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Le parent protecteur dans une famille violente – quand protéger ne suffit pas toujours

Sortir du manichéisme

D’extérieur, on croit que les choses sont simples.
Un bourreau, des victimes.
Simple, limpide, mathématique.
Mais la réalité n’est jamais celle-là.
Pour cela, il faudrait être des robots, s’affranchir de l’amour, de la culpabilité, de la loyauté, du trauma… De tout ce qui fait de nous des humains.
Ainsi, il y a des figures que l’on néglige. Surtout dans ce genre de situation. Notamment les figures de l’ombre, un peu plus complexes.
Le parent qui voit par exemple.
Celui qui parfois se tait, parfois alerte, qui console ou reste à distance, qui soigne ou qui se cache les yeux, les oreilles et la bouche…
Le parent protecteur n’est, la plupart du temps, ni un héros ni un simple complice.
Que peut réellement protéger un parent pris dans un système de violences intrafamiliales ?

Qui est le parent protecteur ?

C’est un parent non violent.
Il peut néanmoins devenir violent en réponse aux violences qu’il subit lui-même, par ricochet.
Dans ce cas là, évidemment, il ne sera plus protecteur.

Le parent non violent sera souvent affectueux avec l’enfant victime. Il essaiera d’amortir les conflits, de « prendre sur lui ». Il servira d’intermédiaire avec le parent violent. Et peut parfois, malheureusement, devenir une continuité des violences insidieuses malgré lui, inconscient de son instrumentalisation.

Le parent témoin peut protéger à sa manière : offrir des distractions, de l’affection ou des cadeaux de réparation. Proposer des explications aux violences vécues. Ou des justifications plus ou moins fumeuses à la situation de la famille dysfonctionnelle, selon le niveau de déni dans lequel il se trouve lui-même.
Il peut sembler présent émotionnellement mais inefficace concrètement.

Il protège après la violence plus qu’il ne peut l’empêcher.

Son rôle parental est limité, endigué, disons même englué par la violence intrafamiliale.

Son attitude passive peut, malgré lui, stabiliser la situation violente et lui permettre de perdurer. Surtout s’il est encore aveuglé par son attachement à un conjoint violent.

Protéger dans un système d’emprise

Le problème vient donc du fait que le parent protecteur est souvent lui-même sous emprise.
À divers degrés.
C’est son niveau de distance vis-à-vis du parent violent qui détermine le niveau d’efficacité de sa protection, au moins sur un plan psychologique.
Un bel exemple de système d’emprise est raconté dans le festin des silences.

S’il est lui-même dans une forte dépendance affective vis-à-vis du parent violent, il est sous emprise. Il en vient alors à justifier le système de violence intrafamiliale et à en soutenir, malgré lui, le fonctionnement.

Dans ce cas, sa peur de se retrouver seul et sa terreur à l’idée d’être quitté par le parent violent nourriront sa volonté de minimiser les crises pour éviter la rupture familiale. L’illusion de maintenir un équilibre prend le pas sur la volonté de protéger les victimes.

Il reste dans l’espoir permanent que la situation s’améliore. Il fait en sorte de respecter les règles imposées par le parent violent et veille à ce que les autres victimes les respectent elles-mêmes.

En définitive, le parent protecteur n’est pas libre de ses décisions comme un observateur extérieur. Il est lui-même pris dans la mélasse de la violence psychologique qui règne dans la maison.
C’est son niveau de lucidité par rapport à ces violences, et donc sa propre sortie d’emprise, qui détermine le niveau de protection dont il est capable. Voir à ce sujet l’article sur l’emprise psychologique.

Les obstacles invisibles à la protection

Obstacles psychiques

La peur des représailles peut freiner un parent protecteur.
Il anticipe les réactions du parent violent et peut être amené à détourner le regard pour ne pas devenir lui-même l’objet de violences.
Il risque d’anticiper en permanence les réactions du parent violent et sa vie devient alors un canevas de comportements d’adaptation et d’esquive.
Dans certains cas, intervenir peut empirer la violence. Et le parent témoin choisit de s’abstenir pour éviter pire.
Cela engendre évidemment fatigue nerveuse et, souvent, des symptômes anxio-dépressifs. De la dissociation, c’est à dire qu’il se coupe d’une partie de lui-même et emprunte des comportements qui ne lui appartiennent pas.
De nombreuses stratégies de survie sont mises en oeuvre par le parent protecteur. Celles-ci l’épuisent.
Il choisit donc souvent entre deux dangers.
Être visé lui-même ou voir l’enfant gravement violenté.
Peur aussi de rompre avec ce système familial, aussi dysfonctionnel soit-il.
Peur du jugement extérieur.
Terreur de se retrouver seul, contre tous.
En effet, tout cela peut rendre ce parent impuissant à stopper la perpétuation de ce traumatisme familial, dont il se fait alors lui-même un acteur indirect.

Obstacles institutionnels

La difficulté de prouver, d’abord, est réelle.
Le parent violent dissimule la plupart du temps ses comportements à l’entourage et ne se les autorise que dans la sphère intime. Seul le noyau familial resserré en est témoin et victime. Il est donc difficile de prouver ses agissements car l’entourage ne le sait pas, et pire, peut soutenir le parent violent. Les preuves sont difficiles à apporter.

Extrêmement difficile ensuite : la parole de l’enfant est souvent instable. Si le parent protecteur intente une action pour protéger l’enfant, celui-ci peut revenir sur les faits et cacher la réalité des violences qu’il subit. Il peut avoir peur des représailles du parent violent, peur du système en lequel il n’a pas confiance ou être pris dans sa loyauté familiale.

Les procédures longues, laborieuses et coûteuses sont un autre frein immense à la dénonciation des violences. En cause : le panaché de juridictions avec des règles différentes, une temporalité à rebours des besoins des familles, et des logiques qui parfois dépassent l’entendement.

Les expertises, si elles sont obtenues, peuvent être mauvaises et contradictoires. La crédibilité du parent protecteur est constamment attaquée, et de façon extrêmement véhémente, la plupart du temps, par le parent violent.

Les décisions finales rendues sont souvent en faveur de la préservation du lien parental. La finalité de ces procédures tend fréquemment à une amélioration de la relation entre le parent violent et l’enfant … par définition difficilement améliorable.

Obstacles matériels

La dépendance financière peut jouer un rôle considérable dans la non-dénonciation des violences.
Le parent protecteur peut manquer de ressources. Ce qui décourage toute action.
L’absence de logement et d’endroit où se réfugier peut tout bloquer.
La garde alternée et même exclusive est souhaitable pour les enfants victimes mais rend le parent protecteur dans une double peine : subvenir aux besoins et s’occuper des enfants. Tout gérer peut devenir extrêmement difficile.
Le coût juridique des actions peut atteindre des milliers d’euros, ce qui n’est pas toujours possible pour le parent protecteur en situation de vulnérabilité.
L’isolement social peut rendre le tout encore plus difficile.
Sans appui matériel et humain, l’épuisement administratif peut finir d’éteindre la volonté du parent à protéger les enfants.

Et au delà de ces difficultés, le parent protecteur est souvent isolé. La séparation est quasi-systématiquement difficile et violente. Rien n’est rendu facile, évidemment, par le parent violent. Le parent protecteur, déjà débordé par sa situation personnelle, trouve insurmontable, et parfois impossible, de faire face à ces montagnes de difficultés supplémentaires pour protéger les enfants.

Quand protéger devient minimiser

Le parent protecteur, dans ce cas, ne le sera que très faiblement.
Il banalise les violences. Il les minimise.
“Ce n’est pas si grave”.
“Il ne voulait pas ; tu sais comment il est”.
“Tu exagères”.
Il va amortir la violence, la justifier souvent, pour éviter l’explosion de la cellule familiale.
Dans ce cas, la protection devient déni.
Peut-on alors encore parler de protection ?
Dans certains cas, nier est pourtant parfois tenter d’éviter pire. Et avec succès.
Les violences perdurent mais sont contenues, en quelque sorte, au moins provisoirement.
Leur banalisation les rend acceptables et limite leur explosion.
On peut parler de gaslighting familial global.
Tout le monde vit dans un même brouillard d’acceptation du silence familial sur les violences intégrées comme normales.
Les tentatives de résister à l’emprise familiale sont absentes.

L’enfant face au parent protecteur

La relation est complexe.
Elle repose sur un double message constant : s’aimer avec et s’aimer malgré.
S’aimer avec les violences, les non-dits familiaux, la faiblesse du parent protecteur qui protège…peu.
S’aimer malgré un parent violent qui fait souffrir, malgré les dénonciations que l’on a faites, la loyauté familiale que l’on a trahie, la précarité dans laquelle cela nous a plongé.
Quelle que que soit la situation, quelles que soient les actions que le parent protecteur a intenté ou non, la confusion affective règne.
Elle demande par l’enfant comme par le parent une acceptation des erreurs que l’autre commet dans un système corrompu par le parent violent.
Elle crée un attachement renforcé dans ce système compréhensible d’eux seuls, victimes du même bourreau et de ses mêmes injustices.
Une culpabilité que chacun ne manque de ressentir vis-à-vis de l’autre, pour ce qu’il a fait et au contraire, pour ce qu’il n’a pas su ou pu faire.
Condamnés ensemble dans leur difficulté à parler de ce qu’ils ont vécu, unis dans leur douleur commune des abus vécus.
L’enfant aime celui qui le violente et celui qui le protège… même imparfaitement.

Pourquoi il est si difficile de lui en vouloir

L’amour de l’enfant victime de violence est ambivalent.
Il a souvent du mal à en vouloir au parent violent.

L’enfant a aussi beaucoup de mal à en vouloir au parent protecteur qui protège peu.
Il est le seul refuge. La seule figure d’amour authentiquement possible.
Si l’enfant se met à le détester, il perd le dernier lien possible.

Il peut aussi, a contrario, en vouloir au parent protecteur qui protège beaucoup.
D’avoir fait exploser la cellule familiale, d’avoir détruit le parent violent, d’avoir poussé l’enfant à dénoncer quand il n’y était pas prêt.

L’ambivalence émotionnelle est immense quelle que soit la situation.
La relation parent-enfant est toujours affectée par ce traumatisme complexe dont il est difficile de sortir.

Reconnaître les limites sans effacer l’amour

C’est là que la difficulté affective est la plus considérable : réussir à aimer sans excuser.
À comprendre sans absoudre.
Parvenir à nommer les manques de la personne que l’on aime sans la haïr. Juste l’accepter en toute lucidité.
Et restaurer sa vérité.
Considérer avec clairvoyance ce dont on a manqué, ce dont on a été victime.
Savoir le dire sans forcément le reprocher.
Le signifier, c’est tout.
Aimer malgré tout.
Puis se reconstruire après la violence.
Et guérir en mettant fin à la haine.

Conclusion – Apaiser sans nier

Le parent protecteur n’est pas neutre mais il n’est pas toujours libre.
Il n’est même pas toujours à la hauteur.
Mais comprendre permet de sortir de la confusion. Et surtout du terrible et toxique triangle bourreau / victime / sauveur qui enferme plus qu’il ne soulage.
Parfois la protection existe… mais elle ne suffit pas à arrêter la violence.

À propos de ce texte

Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où j’explore les silences, les liens et ce que l’on comprend parfois trop tard de sa propre histoire.

Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des récits et des romans psychologiques autour de la mémoire, de la perception intérieure et de la façon dont une vie peut se réinterpréter avec le temps.
Une part de cet univers se poursuit dans le roman Le Festin des Silences.

Les autres textes vivent ici : https://chroniquesintimes.com/tous-les-ecrits-chroniques-intimes/

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