Ou quand les sales connes ne sont pas celles que l’on croit
On hérite parfois du silence plus encore que des objets. Cet article interroge : qui dérange vraiment l’ordre familial — celles qui parlent ou celles qui protègent le système ? Et si le monde manquait de sales connes ?
Le silence : héritage familial et injonction sociale
On n’hérite pas seulement de meubles, d’argenterie ou de terrains.
On hérite surtout d’une culture du silence.
Le silence : comme ciment du foyer.
Comme politesse obligatoire.
Comme preuve de bonne éducation.
De respect de l’ordre établi.
Un silence que l’on demande surtout aux femmes de tenir.
On a toutes entendu un jour :
« Elle a été tellement forte de rester avec lui. Moi, j’aurais pas pu supporter. »
Elle, elle a su se taire. Subir. Dignement.
C’est donc ça, le silence “fort” ?
Le silence “courageux” ?
Celui qu’on devrait imiter ?

L’actualité : qui sont les “sales connes” ?
À l’heure où les militantes de Nous Toutes — dont je bénis l’existence, les filles vous êtes extraordinaires, continuez ! — se font traiter de “sales connes” parce qu’elles osent troubler un spectacle d’un homme récemment blanchi dans une affaire de violences sexuelles, une question revient :
qui sont vraiment les sales connes ?
Sont-ce les trouble-fêtes des dîners de famille et des spectacles de variété ?
Celles qui explosent les bûches de Noël dans les réveillons bourgeois (si tu veux en savoir plus sur cette histoire, c’est par ici) ?
Celles qui osent se plaindre des mains baladeuses du cousin libidineux ?
Celles qui refusent le foie gras et la dinde parce qu’elles ne supportent plus ce que notre système fait endurer à ces pauvres petites bêtes ?
Ou alors, est-ce que les sales connes, ce ne serait pas plutôt…
La mamie qui ressasse pour la énième fois tous les défauts de la petite dernière :
« Ses tatouages, ses piercings, ses cheveux bleus et ses copains marginaux… vous vous rendez compte ? »
La tante qui accuse cette même petite dernière de fabuler :
« Non, Ethan n’a pas pu te toucher la nénette. Tu te fais des idées. Mal placées, en plus. Il voulait juste jouer au docteur. Il rêve d’être docteur, tu sais bien ! Et puis, de toute façon, il a déjà une copine, alors pourquoi il ferait ça ? C’est pas plutôt toi qui aurais des problèmes, Juju ? »
La sœur qui explique à table qu’elle n’aime pas les autres femmes au travail.
Qu’elles sont faibles, geignardes, toujours en train de se plaindre d’agressions, de harcèlement, d’injustices.
Que si elles ont des problèmes avec les hommes, c’est qu’elles ne savent pas leur parler.
Qu’elle, la semaine dernière encore, a fait une attestation pour un pauvre collègue à qui “on” voulait retirer ses enfants pour de soi-disant violences conjugales.
Qui dérange vraiment ? Celles qui parlent ou celles qui protègent ?
Qui entretient vraiment le désordre moral ?
Celles qui dénoncent, ou celles qui protègent le système ?
Et si ce monde terrible — ces inégalités de famille, de société, de classe, de race, de sexe, de statut, d’espèces — provenait tout entier du silence, et de celles et ceux qui le maintiennent ?
Les gardiennes du temple : quand les femmes servent l’ordre qui les écrase
Le patriarcat ne se maintient pas seul :
il tient debout parce qu’une partie des femmes le gardent, l’autorisent, le légitiment.
Elles sont socialisées pour maintenir le calme, l’image, la façade.
Elles deviennent les sentinelles du silence, parfois sans jamais s’en rendre compte.
On ne les appelle pas gardiennes du temple par hasard :
ce sont elles qui surveillent les frontières de ce qu’on a le droit de dire, de faire.
Elles protègent la famille, pas ses membres.
Le nom, pas les enfants.
La réputation, pas les victimes.
Hériter du silence : ce que l’on transmet (ou que l’on refuse de transmettre)
On hérite parfois de silences plus encore que du reste.
Des silences usés, polis par des générations de femmes qui ont tout porté sur leur dos.
Certaines en meurent à petit feu.
D’autres composent, tant bien que mal.
Et puis il y a celles qui apprennent à parler.
Mon roman, Le Festin des Silences, parle exactement de cela :
de ce que les femmes taisent,
de ce qu’on leur impose de taire pour rester “acceptables”,
et de ce qui explose quand l’une d’elles refuse enfin de garder la bouche cousue.
Conclusion : choisir de ne plus être la gardienne du silence
Et si la vraie question n’était pas :
faut-il se taire ?
Mais plutôt :
ce silence sert qui ? Et à quoi ?
S’il sert à protéger un système qui blesse, alors parler devient un acte de loyauté envers soi-même — et envers toutes les autres victimes invisibles.
Et parfois, oui, il faut être une “sale conne” pour sauver quelqu’un :
souvent, pour sauver la petite fille qu’on a été.
Et toutes celles qui souffrent encore.
Et si le monde manquait cruellement de sales connes ?
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