Eh oui. Les enfants victimes de violences sont susceptibles de protéger leurs parents violents.
C’est terrible mais c’est fréquent.
« Pourquoi ment-il/elle ? »
Cela semble incompréhensible de l’extérieur. Si un enfant a l’opportunité de dénoncer le comportement d’un parent qui le démolit, pourquoi irait-il le protéger ? C’est pourtant ce qu’il se passe souvent dans les violences intrafamiliales.
L’enfant protège son agresseur.
Non par faiblesse.
Ni par complicité.
Ou malice.
Uniquement pour survivre.
Et voilà pourquoi.

Un enfant dépend de ses parents pour survivre
L’enfant est dans la dépendance affective mais aussi matérielle et psychique vis-à-vis de ses parents.
Dans le cas de violence intrafamiliale, l’enfant est complètement pris dans les enjeux de loyauté familiale.
Il se retrouve dans l’impossibilité de “choisir” contre son parent. Il va vouloir protéger ce dont il dépend et se retrouve coincé dans une logique de survie avant toute morale. C’est ce qui peut l’amener à protéger son parent agresseur.
Un contexte de relation parent-enfant dysfonctionnel peut amener l’enfant à privilégier sa survie physique par la protection de son foyer pour les ressources qu’il lui apporte, aux dépens de sa survie psychologique en dénonçant les violences.
La loyauté familiale : une fidélité imposée
La loyauté entre les membres de la famille peut dans certains cas être une règle tacite qui surpasse toutes les autres.
L’enfant préfèrera rester fidèle coûte que coûte, plutôt que trahir sa famille, quels que soient les risques qu’il encourt. Car trahir les siens serait pour lui se trahir lui-même, et donc se perdre. Il respectera le silence familial imposé, même tacitement.
Dans le cas de violences intrafamiliales, l’enfant a souvent un réflexe protecteur vis-à-vis du parent agresseur. Il aura tendance à le protéger davantage car il le sent fragile. Plus fragile, paradoxalement, que le parent protecteur s’il y en a un. Parler des violences qu’il subit pourra donner l’impression à l’enfant de détruire le ou les parents responsables.
Cela mène à une injonction implicite au silence sur ces agressions qui deviendront alors un vrai secret de famille.
Lire ici un article sur comment résister à l’emprise familiale.
Quand protéger devient une stratégie de survie
D’autres raisons de tenir le silence pourront survenir : mentir pour éviter pire par exemple, car l’enfant est menacé de représailles s’il parle.
Minimiser pour maintenir l’équilibre familial, aussi précaire soit-il, peut être, de même, une tentation pour l’enfant. Surtout si l’emprise psychologique de l’agresseur le pousse dans ce sens… « Imagine le mal que cela ferait à ton père / ta mère s’il apprenait ce qui est en train de se passer ? ». La culpabilisation est une arme redoutable pour faire taire.
Une autre stratégie de survie de l’enfant peut être de détourner la violence sur lui-même pour éviter qu’elle se dirige vers un autre membre de la famille, notamment un petit frère ou une petite sœur.
Et donc de, globalement, se sacrifier pour préserver le système familial.
La stratégie de survie d’un enfant victime de violence est donc souvent en faveur du maintien du système de violence.
Le mécanisme de défense de l’enfant profitera au bourreau.
L’emprise affective : aimer malgré la violence
Un enfant pris en tenailles dans une relation toxique avec un parent sera dans une totale confusion amour / peur. Les frontières entre les sentiments disparaissent. L’enfant croit aimer là où il redoute, adopte des comportements de soumission et de silence qu’il prend à tort pour des manifestations d’affection.
L’attachement traumatique intègre l’alternance de tendresse et de violence comme une norme, pas comme quelque de dangereux ou de menaçant.
L’espoir permanent de réparation participe grandement à l’emprise affective. L’enfant attend, espère, adapte son comportement pour que les choses s’améliorent, en vain. Les violences psychologiques et physiques ont rarement tendance à diminuer dans le temps, bien au contraire…
L’article sur les violences intrafamiliales rappelle combien elles peuvent détruire silencieusement.
Pourquoi l’enfant ne peut pas “dire la vérité”
J’ai vu, de mes propres yeux, un enfant protéger celui qui lui faisait du mal.
Compris ce réflexe de survie à l’œuvre. Combien la peur peut prendre le dessus sur la logique. Et j’ai compris que ce n’était ni de la duplicité, ni de la malice. C’était un attachement vital. C’était la dépendance. La nécessité pour cet enfant de continuer à aimer.
On ne choisit pas cela.
On survit comme on peut.
D’abord, l’enfant est guidé par la peur des conséquences. Peur des violences invisibles, et visibles, qui feraient suite aux dénonciations.
En outre, un enfant sous emprise ne comprend pas ce qu’il vit. L’absence de mots pour nommer ce qu’il vit va avec cette incompréhension.
Au delà, sait-il seulement que ce qu’il vit est de la violence invisible ? La difficulté à parler peut aussi venir de la totale normalisation de la violence dans la tête de l’enfant, sous le contrôle du parent agresseur.
La culpabilité de dénoncer, dans le cas où l’enfant est conscient de l’anormalité de ce qu’il vit, peut complètement le paralyser dans une démarche dénonciation. Elle peut même l’arrêter en cours de route alors qu’il a déjà commencé à alerter, décrédibilisant sa propre parole et celle de ceux qui le soutiennent.
Le silence imposé par l’agresseur est de plomb.
À l’âge adulte : comprendre sans se juger
Une fois devenu adulte, le travail de la victime sera considérable, la plupart du temps, pour se remettre de ce passé de traumatismes.
Elle devra déconstruire la honte : celle d’avoir subi, celle de ne pas avoir dénoncé, celle de se sentir complice de ce qui s’est passé.
Elle devra apprendre à relire son passé autrement. À remettre la responsabilité de l’agresseur à sa bonne place, se pardonner aussi. Et puis se soigner : accepter sa vulnérabilité, les conséquences de ces maltraitances et les traiter par les moyens nécessaires.
Reconnaître sa propre intelligence de survie, voir en soi le courage et la force d’avoir survécu et d’avoir continué malgré tout sont indispensables. Il faut se rendre justice à soi-même et célébrer sa capacité à avoir surmonté ces violences intrafamiliales. Séparer sa responsabilité et le mécanisme d’emprise est essentiel dans ce processus. Réussir à écraser la culpabilité et à replacer la responsabilité là où elle doit être, c’est à dire sur les épaules du bourreau, fait partie de la reconstruction et, donc, de la guérison psychologique. Il s’agit de sortir de l’emprise définitivement, et des vestiges qu’elle a laissés en nous.
Comprendre son enfance une bonne fois pour toutes, en guérir et vivre librement sa vie d’adulte.
Conclusion
Pour finir, la victime — et son entourage — doivent parvenir à comprendre que protéger l’auteur des violences intrafamiliales n’est pas consentir. Que l’enfant victime fait ce qu’il a peut. Il est pris dans la loyauté toxique et il ne peut ni faire plus ni faire mieux. Comprendre, c’est déjà se libérer. Se pardonner et avancer. La reconnaissance du vécu est cruciale.
La parole ne peut venir que bien plus tard. Et ce n’est pas grave. Ce qui compte, c’est qu’elle arrive un jour.
Non seulement survivre à la violence familiale, mais, surtout, vivre.
Les lettres intimes t’attendent ici si tu as aimé cet article.
À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où j’explore les silences, les liens et ce que l’on comprend parfois trop tard de sa propre histoire.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des récits et des romans psychologiques autour de la mémoire, de la perception intérieure et de la façon dont une vie peut se réinterpréter avec le temps.
Une part de cet univers se poursuit dans le roman Le Festin des Silences.
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