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Résister à l’emprise familiale

Les jugements vont bon train concernant les victimes de violence intrafamiliale, mais c’est parce qu’ils ignorent tout : l’enfermement de l’emprise familiale, la silenciation engendrée par ces violences invisibles, la perte de repères dans une famille toxique.

Et surtout ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’avant le départ, il y a toujours une longue période de maturation et de résistance silencieuse. Et que ce sont précisément ces résistances-là qui maintiennent en vie. Puis qui permettent d’en sortir. 

Quand partir est impossible

Ne pas partir n’est pas consentir.
C’est souvent la seule option possible pendant très longtemps.

L’impossibilité de quitter une famille violente peut avoir mille ressorts.

En premier lieu, la dépendance matérielle et financière, bien sûr. Les familles dysfonctionnelles sont souvent des familles « entremêlées », où tout se mélange. Là, plus qu’ailleurs, la sécurité matérielle est une monnaie d’échange contre la loyauté familiale.

Parce qu’il pourrait même y avoir des représailles si l’on défie l’ordre familial. La critique, le désaveu, les insultes. Des menaces, des coups, des violences diverses. Tout est possible.

La culpabilité de trahir sa famille peut arrêter toute tentative de sortir du système délétère. Parce que, malgré tout, on les aime et on ne leur veut pas de mal… On ne veut pas briser un équilibre, même destructeur. Et croire aveuglément que les choses s’arrangeront d’elles-même, qu’ils vont un jour se rendre compte du mal qu’ils nous font.

L’isolement organisé par tout le système d’emprise psychologique familiale a des effets catastrophiques. On croit que ce l’on vit est la norme. Q’un adulte est par définition brutal et destructeur. On n’en parle pas autour de soi parce qu’on nous a appris à nous taire sans même que l’on s’en rende compte. Ou alors, on aura appris à tourner les sévices en dérision. Ou encore,  à ne plus y croire soi-même. Voire à se dissocier à tel point qu’on ne s’en rappelle plus, qu’on a passé ça dans la case « oubli » et « déni ». On a appris le silence.

Enfin, la pression sociale, surtout si la famille jouit d’une notoriété quelle qu’elle soit : « tu ne vas pas faire ça à tes parents ? », « Tu vas détruire ta mère ! », « Tu ne veux quand même pas foutre ton père en taule ? » ou « qui va s’occuper de tes frères et soeurs ? ».

Les micro-gestes de résistance

Quand on ne part pas, on survit. En tout cas, on essaie.

On se crée une bulle de résistance psychologique. Elle peut prendre des tas de formes, physiques ou seulement mentales. On appellera cela les stratégies de survie familiale.

Cela peut être un acte créatif : dessiner, écrire, chanter… Créer ramène à la vie. À un espace, même minuscule, où l’on peut s’entendre, donner une forme à quelque chose que l’on porte en soi, que l’ont peut contrôler et diriger comme on le souhaite. 

Lire sur l’emprise permet d’enclencher la compréhension des phénomènes que l’on vit. De nommer, enfin, des choses qui nous font souffrir et que l’on a, parfois, encore jamais pu identifier à défaut de mot pour le dire. 

Trouver une personne de confiance à qui se confier. Elle peut être la première brèche qui ouvre le reste. Mais il faut bien la choisir. Qu’elle soit loin du système d’emprise familiale, sans quoi les confidences peuvent devenir une arme dangereuse qui se retournera contre la victime.

Se confier à un professionnel peut tout changer : médecin, psy, assistante sociale, etc. Dans certains cas, le professionnel, lui-même, pourra initier des démarches de protection. Mais attention, néanmoins, à la remarque précédente : toujours les choisir à l’écart du système d’emprise familiale.

Cacher de l’argent, des papiers peut être un premier acte de survie. On sort d’une dépendance, financière ou administrative et on reprend la main sur ce que l’on doit contrôler pour être autonome : un moyen de subsistance, les outils pour pouvoir agir en autonomie dans la société.

Et enfin, préserver un endroit à soi. Dans sa tête, en premier lieu. Garder un sens critique sur ce que l’on vit. Voire un endroit physique, quand c’est possible. Un carnet caché, une cachette, une pièce de la maison.

Refuser intérieurement

La victime doit toujours garder une voix intérieure critique sur ce qu’elle vit dans sa famille, même si celle-ci ne résonne jamais en dehors de sa tête. Surtout quand elle sent que quelque chose cloche malgré le conditionnement permanent qu’elle vit.

Ce travail est une des premières étapes qui permet de distinguer amour et domination. Qui permet de faire la différence entre une authentique preuve d’affection et une tentative de déstabiliser et de manipuler. C’est d’autant plus dur que les deux sont souvent entrelacées l’une dans l’autre. L’article « Pourquoi on reste attaché aux gens qui nous abîment ? » peut être éclairant.

Maintenir une mémoire lucide des faits est un des actes les plus radicaux et efficaces de refus intérieur. 

Noter les choses telles qu’elles se déroulent au fur et à mesure permet non seulement de garder des traces des évènements de violence (toujours utiles !) mais, surtout, de pouvoir se référer à la vérité du moment. Un des exercices les plus difficiles dans une famille toxique est de démonter le récit déviant sur lequel elle appuie ses fondements. Ces traces en sont l’outil principal. Le(s) bourreau(x) d’une famille toxique n’ont de cesse de distordre les faits à leur avantage, faire ce qu’on l’on appelle du « gas lighting » pour inonder la victime d’informations erronées. Ils font impunément du tort aux choses et aux gens qui pourraient aider la victime à sortir de l’emprise et forcent les traits, voire inventent des histoires pour nourrir leur propre légende et tout le récit toxique qui maintient la famille sous emprise.

Cette manipulation de la vérité familiale est un des verrous les plus importants de l’emprise. Et donc, elle relève d’une grave violence psychologique intrafamiliale.

L’emprise cherche l’adhésion totale.
Résister, c’est parfois simplement ne pas y croire.

Protéger plus fragile que soi

Parfois, dans une famille sous emprise dont on est soi-même victime, il y a des personnes vulnérables, plus en danger que soi. Ce seront souvent des enfants ou des personnes en grande dépendance.

On aura envie d’encaisser pour éviter pire à un enfant. On aura de cesse de détourner l’attention du bourreau pour qu’un autre membre de la famille plus fragile que soi ne fasse pas les frais de la violence, comme Anna protège Aglaé dans le festin des silences.

Il sera aussi possible de transmettre discrètement d’autres valeurs, comme la douceur, le respect, la générosité. 

Protéger la nouvelle génération de l’emprise familiale permet en outre d’empêcher – ou au moins de freiner – la répétition des mêmes schémas. De bloquer ce cycle infernal de transmission des violences intrafamiliales qui mine ses membres.

Chez les victimes, beaucoup de résistances sont tournées vers l’autre, pas vers soi. Il y a des réflexes de protection que l’on saura enclencher pour l’autre et pas pour soi. 

Parfois se rappeler de se protéger soi-même comme on protégerait un enfant peut pousser une victime à avoir de bons réflexes pour sa propre survie. Voir l’enfant meurtri en soi peut être un détonateur.

La résistance qui prépare la sortie

Une sortie d’emprise familiale se fait rarement en un coup d’éclat. C’est toujours le processus d’une longue prise de conscience. Parfois sur des dizaines d’années.

Cela relève d’une lente accumulation de lucidité : des petits points que l’on tisse et que l’on relie doucement, les uns après les autres. Des doutes et des incohérences qui s’empilent. Des flagrants délits de mensonges auxquels on ne s’est jamais complètement habité. Ce sont eux qui, en définitive, mènent à la sortie du cycle des violences intrafamiliales.

On ne part pas d’un coup.
On part très longtemps, dans sa tête, avant de partir vraiment.

Par un réseau dissident de sa famille toxique, ou simplement inconnu d’elle, qui se constitue petit à petit.

Ou par une capacité nouvelle de nommer la violence grâce à un livre lu, une conversation ou une conférence à laquelle on a assisté. 

Les moments de bascule qui permettent de sortir de l’emprise familiale sont rarement tranquilles. Ils sont souvent fracassants. Que ce soit au détour d’une rencontre déterminante, d’une thérapie ou, souvent, de la naissance d’un enfant, ce sont des moments critiques de remise en question personnelle. C’est rarement la simple lecture d’un livre qui suffit à nous faire tout changer. Les chemins pour quitter une relation sous emprise sont aussi nombreux qu’il y a de gens qui l’ont vécu. 

En tout cas, ce sont les moments où l’on comprend que rester nous détruit plus que de refuser et partir.

Puis commence le long cheminement de la reconstruction personnelle après les violences intrafamiliales. Il ne peut être fait que dans la solitude et la distance par rapport à sa famille.

Honorer ces résistances invisibles

Honorer ces résistances invisibles, c’est commencer par arrêter les phrases du genre « tu aurais dû partir plus tôt ». Ces phrases n’aident personne. Elles servent juste à rassurer la personne qui les prononce. Et si cette personne est face à une victime, ce n’est certainement pas elle qui a besoin d’être rassurée.

Ensuite il s’agit de voir et révéler le courage là où on ne voit que de la passivité et de la mollesse.

Encourager la victime même dans ses actes de résistance les plus minimes. C’est par la mise en valeur des bons gestes, même minuscules, que l’on s’en sort. Et certainement pas par la culpabilisation de ce qui n’a pas été fait. 

Reconnaître l’intelligence des stratégies de survie mises en place, même quand elles paraîssent dérisoires face à l’intensité des violences intrafamiliales.

Redonner de la dignité à ceux et celles qui ont tenu dans cet état de siège. Dans cette violation flagrante du respect de leur intégrité et de leur droit à une vie sereine.

Enfin, comprendre qu’avoir survécu est déjà un acte de bravoure et de courage en soi.

Ces résistances sont bel et bien des forces vitales, pas des faiblesses.

Conclusion

Résister à l’emprise, ce n’est pas encore être libre.
Mais c’est refuser de disparaître.
Ne pas se laisser enfouir par les violences intrafamiliales, ne pas les laisser décider de notre identité et de notre destinée.

Et parfois, ces résistances minuscules sont la première pierre d’une vie possible hors de l’emprise. Et donc autant d’actes permettant de survivre à une famille sous emprise.

Certaines histoires n’expliquent pas. Elles accompagnent.
Remplir le vide est offert pour celles et ceux qui ont besoin de continuer à respirer.

À propos de ce texte

Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où j’explore les silences, les liens et ce que l’on comprend parfois trop tard de sa propre histoire.

Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des récits et des romans psychologiques autour de la mémoire, de la perception intérieure et de la façon dont une vie peut se réinterpréter avec le temps.
Une part de cet univers se poursuit dans le roman Le Festin des Silences.

Les autres textes vivent ici : https://chroniquesintimes.com/tous-les-ecrits-chroniques-intimes/

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