Les fêtes : un bruit collectif qui envahit l’intime
C’est d’abord la frénésie d’avant fêtes : la liste des cadeaux à finir, les déco à fignoler, rappeler la cousine pour savoir si elle viendra avec tous ses enfants au réveillon.
La musique dans les rues, les vitrines chatoyantes, le black Friday, le concours de pulls de Noël le plus ring’.
Love Actually.
Est-ce que j’essaie de faire ma bûche cette année ? Un nougat glacé, c’est plus simple et ça peut passer…
Allez les enfants, chacun essaie de faire sa propre boule de Noël cette année !
Mariah Carey. Of course.
Pas mal les promo Picard pour les bûches !
Et si j’offrais un parrainage de chimpanzé Jane Goodall aux enfants cette année plutôt que des robux ?
Re-Love Actually.
Oui tonton, je sais que tu trouves les gens trop « colorés » au Auchan de Cergy, mais ils ont bien le droit de vivre, non ? Reprends de la terrine. »
Les longs et lourds repas.
« Mais bien sûr que tu sais tenir ta boutique. Tu sais bien pourquoi ta sœur dit ça ! Elle a toujours été jalouse de toi. Elle a jamais su rien faire de ses dix doigts. »
Les conversations automatiques. Qu’on a déjà eu mille fois.
« Arrête de parler d’Adeline. Tu sais tout le mal que ça fait à ton frère ! »
Les silences qui protègent.
« Comment ça papa il est sorti avec Karine quand il était jeune !? Mais je savais pas moi ! «
Ceux qui détruisent encore.
Survivre à Noël en famille est parfois héroïque.
La fatigue physique est toujours considérable. On sort toujours des vacances de Noël rincés. C’est une règle.
Mais la fatigue affective, qui en parle ? Ça va au-delà de l’organisation. C’est une véritable gestion émotionnelle des fêtes.
Tout ce que le cérémonial de fin d’année peut drainer dans une famille est parfois immense.
Entre les enjeux d’image, de réussite affichée, les terrains minés à éviter soigneusement, les agressions qu’on essaie de toutes nos forces de ne pas entendre, les absents volontaires, les chaises vides des manquants qui ne reviendront plus… Ça ne ressemblerait pas à un marathon émotionnel, ça ?
Le silence intérieur est parfois très dur à aller retrouver. Je recommande ici la nature comme refuge.
Et puis si rien ne marche … un dernier Love Actually ?

L’intimité collective : ce qui se joue sous la table
Ce dont on ne parle pas non plus, c’est de cette intimité collective de la famille.
Ce truc qui n’appartient qu’aux membres originels du clan.
Une culture, une histoire, des gens communs.
Un même socle.
En tant que pièce rapportée sur le tard, on sait qu’on ne pourra jamais rattraper cet intangible-là. On pourra être apprécié, reconnu, aimé même. Mais pas complètement intégré.
On ne rira jamais d’une petite expression anodine dont on ignore l’origine. On n’aura jamais les yeux mouillés en repensant au cousin parti trop tôt.
Et surtout, on ne se sera jamais imprégné de ce que cette famille a de plus profond.
Les joies, les désespoirs, les rêves, les angoisses.
Souvent la trace laissée par la légende des anciens.
Que l’on parle d’une famille d’instit’, d’agriculteurs ou de notaires, le sillon du passé est toujours profond.
Pour certains, ce seront des espoirs de voyages lointains ancrés par une grand-mère qui n’a jamais quitté sa ferme. Pour d’autres, ce seront des ambitions de professions intellectuelles, fantômes d’un grand-père manœuvre d’usine qui s’est tué à la tâche.
Il y a les atavismes destructeurs qui parlent. L’alcool, souvent. Le réveillon peut être l’occasion de comparer le jaunissement du teint de pépé René avec l’année précédente.
Regarder en face le désespoir d’un père qui a tout crâmé en jeux, femmes, bagnoles et qui vit désormais dans la misère et le « quand j’étais jeune… ».
On porte chacun les non-dits, les héritages invisibles de sa famille.
Nos rêves, nos envies de conquêtes, nos haines, nos échecs sont pétris de ceux des nôtres avant nous.
Pour le pire et le meilleur.
Et qu’on l’accepte. Ou qu’on le refuse avec véhémence.
Même quand la famille se déchire, même quand on décide de ne plus voir ses frères et sœurs pendant 20 ans, notre odeur reste la même.
Quand le décor devient personnage
Et que dire de l’odeur de nos vieilles maisons ?
Certaines maisons savent ce que nous ne voulons pas voir.
Certains objets, qui nous sont complètement familiers, portent en eux la vérité que nous nous cachons.
Les draps pliés à la perfection d’une grand-mère lingère.
Un tabouret en bois d’un grand-père bûcheron.
Le sifflet d’un père maitre-nageur.
Et que dire des murs qui ont tout entendu ?
Les ébats. Les disputes. Les pleurs. Les mauvaises nouvelles. Les cris d’un nouveau-né.
Le ressentons-nous ? Pouvons-nous deviner ces vérités, au travers de ces objets, comme un médium ?
Ou est-ce qu’il nous suffit de mieux regarder ? De mieux écouter ce que tous ces objets veulent nous dire ?
L’ambiance des maisons anciennes est un message. Parfois un avertissement.
La symbolique du foyer n’est pas que pour les accros au développement personnel.
La mémoire des lieux et des choses nous parle.
Elle nous parle toujours.
Le linge parfaitement plié de mamie exprime à quel point sa misère matérielle lui a toujours pesé et à quel point elle aurait voulu que ses draps soient en satin. À défaut, elle donnait à ses draps en coton premier prix des allures royales.
Le tabouret de papi servait à reposer son dos démoli par des années de travail éreintant. Il suinte de toutes ses fibres ses regrets d’avoir arrêté l’école à 11 ans.
Le sifflet de papa porte en lui toute la fierté d’un homme qui a régné sans partage sur ses bassins pendant plus de 40 ans. « Pas un seul noyé et 10291 gamins ont appris à nager grâce à moi ».
Le silence comme résistance
Et puis… il y a des choses qu’on ne voudrait jamais avoir su.
Des choses qu’on n’a jamais su et dont on a toujours voulu se protéger, inconsciemment.
Des règles trop bien apprises.
Comme cette pièce où on a toujours eu interdiction d’aller.
Cette malle qu’on a toujours respecté à la lettre de ne pas ouvrir.
Et… il y a le canapé vert.
Ce truc qui n’a l’air de rien, sous son drap, au fond de la grange.
Mais qui a été le théâtre du pire d’une famille dont le silence vénéneux continue à ronger ses membres. Et plus encore ceux qui semblent prospérer dans le respect des codes, que ceux qui sont exclus du festin.
Parfois le silence protège. Mais à coup sûr, il détruit.
Et ceux qui veulent garder les yeux, la bouche et les oreilles closes sont à fuir.
Avec eux, un réveillon ne peut ressembler qu’à un huis clos mortifère où les tensions invisibles emprisonnent.
C’est ce que j’ai exploré dans mon roman le festin des silences.
Parce que certains silences se transmettent comme des héritages toxiques. Et qu’il faut parfois les regarder brûler pour s’en libérer.

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