Les violences intrafamiliales peuvent prendre mille formes mais, pourtant, elles se rejoignent toutes sur un point : elles détruisent silencieusement les membres de la famille, même lorsqu’il n’y a pas de coups.
La famille n’est pas toujours une bulle protectrice. Elle peut même être l’origine des pires blessures. Que la famille en question paraisse idéale ou la pire de toutes. Dans tous les cas, et ils sont tous possibles, ça cloche.
Il y a un cynisme mordant, plus ou moins fin, qui peut faire rire mais laisse un goût amer.
Des attitudes qu’on comprend mal : ça déborde, ça s’efface. Rien n’est juste.
Un charme hypnotise l’assemblée : souvent une mère brillante, un père un peu grande gueule.
Des comportements surprennent : un frère ou une soeur devant qui il ne faut pas dire telle ou telle chose, des relations fusionnelles inattendues entre un parent et un enfant.
Des signes sont détectables pour les personnes extérieures, particulièrement attentives. Beaucoup ne verront rien.
Et les choses continueront indéfiniment tant que chaque membre jouera son rôle : bourreau, victime, complice et témoin silencieux.
Serait-ce la pire des malédictions ?

Qu’est-ce que la violence intrafamiliale (violence psychologique, verbale, physique) ?
Elle désigne tout acte de violence, verbal, psychologique et physique, commis par un individu sur un autre individu avec lequel il a un lien de parenté.
On a immédiatement l’image d’un enfant battu avec des traces de coups soigneusement cachées sous le tee-shirt.
Elle est terrible. Mais elle ne révèle qu’une partie des violences intrafamiliales.
La violence intrafamiliale ne se manifeste pas toujours par des coups ou des cris.
Il y a les violences sexuelles bien sûr. Commises sur conjoint ou enfant.
Il y a les violences verbales et psychologiques. Celles qui ne laissent aucune trace physique.
Des situations humiliantes, des vannes, en apparence rigolotes, blessent durablement.
Les privations et les abus en tout genre détruisent, comme obliger un conjoint ou un enfant à se plier à des règles délirantes.
Ces violences peuvent prendre autant de formes qu’il existe de personnes.
On parle alors de violence psychologique intrafamiliale ou de violences invisibles, souvent minimisées.
Plus elles sont invisibles, plus elles sont sournoises car leur existence peut facilement être remise en cause : par le bourreau d’abord, et par la victime elle-même. Et par le système.
Les coups ne sont souvent que la partie émergée de l’iceberg. Car oui, violences émotionnelle et physique vont rarement l’une dans l’autre.
Pourquoi cette violence est si difficile à nommer
La violence intrafamiliale est difficile à nommer parce qu’elle ne laisse souvent aucune trace visible.
En tant que membre de la famille, on baigne dedans. Elle fait partie de nos fondements.
Le cynisme, la violence verbale, physique et sexuelle sont intégrés très tôt chez les enfants. Acquis chez le conjoint victime. L’inéquité et les agressions sont dans l’ordre établi. Donc invisibilisés.
Impossibles à remettre en question pour les membres de la famille car non décelés.
C’est ce qui rend la violence intrafamiliale sans coups si difficile à identifier. De l’intérieur comme de l’extérieur.
L’enfant qui grandit dans ce climat va trouver suspecte la normalité quand il va la découvrir ailleurs.
C’est souvent cette confrontation qui lui fait découvrir sa propre confusion. Lui met la puce à l’oreille. L’amène à s’interroger : qu’est ce qui ne va pas chez moi ? Est ce que ce que je vis à la maison est normal ? Est ce que j’exagère ? Est-ce si grave ?
Le rôle du silence et du non-dit dans la violence intrafamiliale
C’est là que le silence intervient.
Très naturellement, les membres victimes ne vont pas parler de ce qui se passe chez eux. Ils sentent intuitivement qu’il y a quelque chose de honteux, d’inavouable, de problématique. Que les extérieurs « ne comprendraient pas ». Que « leur famille est à part ». Cela peut être parfois à l’origine d’une fierté. Ou d’une honte terrible.
Qu’importe.
Le silence est toujours tenu pour protéger les membres de la famille. La loyauté familiale oblige, même si elle anéantit silencieusement.
Le silence agit mécaniquement et activement. Il est voulu, orchestré et contrôlé. Ce n’est pas un vide négligé. C’est une vraie organisation pour maintenir le système, au profit de ses bourreaux et aux dépens de ses victimes.
Le silence n’est pas l’absence de violence, il en est souvent le vecteur. Et c’est en cela que les violences intra-familiales sont une forme d’emprise psychologique. Le silence devient alors un outil central de cette emprise familiale.
La violence respectable : quand personne ne voit rien
La violence familiale a des dehors souvent dits « respectables ».
Certaines formes de violences intrafamiliales se développent précisément parce que la famille paraît irréprochable.
Du fait du statut social.
Par l’attitude envers l’entourage social, au dessus de tout soupçon.
La position indiscutable dans une communauté, dans un milieu professionnel, dans un quartier, protège assurément.
Cela crée le sentiment d’impunité, et cela, surtout au niveau familial. Un milieu clos où vivent des personnes dépendantes affectivement, matériellement, financièrement d’une ou plusieurs personnes adultes. Des personnes adultes qui basculent alors dans l’abus et érigent un système de domination, de violation et de violence.
La respectabilité agit dans ce cas comme écran. Et comme étau d’étranglement invisible pour les victimes du système d’emprise familiale.
Cette violence intrafamiliale « respectable » est l’une des formes les plus destructrices de la maltraitance émotionnelle.
Un bel exemple de violence respectable est à retrouver dans le festin des silences.
Les conséquences de la violence intrafamiliale sur les enfants et les adultes
Les conséquences de la violence intrafamiliale sont multiples.
Sur les individus, elle est terrible. Tant sur les plans psychologique que physique. Les victimes, adultes comme enfants, se traînent des séquelles toute leur existence.
Au delà des conséquences des maltraitances physiques directes, les victimes font face à une déferlante infernale leur vie durant.
Sur le plan psy, il est largement documenté maintenant que d’innombrables pathologies les guettent : dépressions, syndrome de stress post traumatique, anxiété chronique, troubles de l’attachement, addictions en tout genre, entre autres.
Sur le plan physique, on parle de plus en plus de maladies somatiques favorisées par des abus dans l’enfance. Je pense notamment au cancer évoqué par Neige Sinno qui l’évoque dans Triste Tigre.
Au delà des maladies et de leur qualification, il s’agit de savoir si la personne qui a vécu ces violences intra amiliales a compris qu’elle en avait vécues. A t’elle remis en question ces événements ? S’est elle interrogée sur ce qui s’était joué ? Sur les racines de ce mal familial ? Du rôle qu’elle a occupé dans ce triste tableau ? De la façon dont elle s’en est remise ou, au contraire, dont elle a prolongé et répété ces schémas dans sa vie actuelle ? Vit-elle encore dans des climats violents ? Du rapport qu’elle entretient avec elle-même ? Est-elle toujours dissociée, tronquée par sa loyauté familiale ou a t’elle pu se reconstituer et retrouver une vie pleine et entière ?
La dépersonnalisation et la dissociation
Le niveau de dissociation d’une personne est parmi les meilleurs indicateurs de rétablissement après des violences invisibles.
Pour coller au rôle qu’elle doit endosser dans ce théâtre familial, la personne a dû se « dépersonnaliser ». S’oublier et s’effacer pour adopter le costume du bourreau ou de la victime qu’elle a dû jouer.
Est ce que la personne est sortie de ce jeu dramatique ? Ou a t’elle maintenu en place tous les artifices nécessaires pour tenir son rôle ?
L’impact des violences intrafamiliales laisse des traces durables, même à l’âge adulte.
Pourquoi il est si difficile de partir ou de parler
Il paraît toujours fou qu’une personne n’arrive pas à couper les ponts avec sa famille violente. Inconcevable qu’un enfant protège un parent agresseur devant les juges ou la police. Inimaginable qu’un individu, adulte ou enfant, continue de façon volontaire à s’exposer aux violences des siens pour continuer à appartenir à sa famille.
C’est pourtant la définition même de l’emprise psychologique (retrouve l’article à ce propos juste ici).
La culpabilité de lâcher sa famille, la honte de trahir les siens, de quitter le berceau de sa propre identité peuvent paraître insurmontables. Et toute violence semble alors préférable à ça.
C’est le principe même de la loyauté toxique, cette fidélité aveugle qui enferme dans un système dangereux avec des personnes qui nous font du mal.
Parfois l’attachement aux personnes violentes est d’autant plus fort qu’on souhaite les sauver d’elles-mêmes. Les soutenir. On a perçu leur fragilité, au delà de ce qu’elles nous font endurer, et on veut les en guérir.
L’éternel et tragique triangle de Karpman. De victime, on s’improvise sauveur, ce qui fait toujours les affaires de notre bourreau.
C’est l’un des mécanismes centraux de l’emprise familiale.
Sortir de ce jeu de rôle demande d’acquérir une hauteur de vue qu’il est parfois très dur d’atteindre. C’est au prix de lectures, de prises de recul et bien souvent de nombreuses actions thérapeutiques qu’on y parvient.
Quitter une situation de violence intrafamiliale ne relève pas d’un manque de courage, mais de comprendre et de sortir d’un système d’emprise. Démonter les jugements extérieurs, se mettre à distance, comprendre ses liens d’attachement, sa peur, sa dépendance affective, relier à son enfance ses troubles … C’est le chemin de croix qu’attend chaque personne qui veut sortir de l’emprise familiale et des violences invisibles qui y sont perpétrées.
Conclusion : reconnaître la violence intrafamiliale, même sans coups, est souvent le premier pas pour sortir de l’emprise et des violences invisibles.
Reconnaître la violence intrafamiliale est souvent le premier pas pour sortir du silence.
Pour reprendre pied.
Pour se reconnecter à soi-même et ses vrais besoins.
Enfin s’offrir la reconnaissance de ce que l’on a vécu et de la souffrance engendrée. S’autoriser la parole. Légitimiser, enfin, son ressenti.
Et, finalement, respirer, peut être pour la première fois.
Reste explorer les chroniques intimes en commençant par recevoir tes lettres intimes.
À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où j’explore les silences, les liens et ce que l’on comprend parfois trop tard de sa propre histoire.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des récits et des romans psychologiques autour de la mémoire, de la perception intérieure et de la façon dont une vie peut se réinterpréter avec le temps.
Une part de cet univers se poursuit dans le roman Le Festin des Silences.
Les autres textes vivent ici : https://chroniquesintimes.com/tous-les-ecrits-chroniques-intimes/