J’ai toujours aimé les livres.
Ils ne prennent rien et t’offrent tout : la distraction, le point de vue de l’autre, l’univers entier si tu sais t’y prendre.
J’ai d’abord appris par cœur les titres et leurs auteurs dans la bibliothèque de la chambre de ma grand-mère. Longtemps.
Puis j’ai plongé.
Ce n’était pas facile.
Je me rappelle m’être arraché les cheveux sur Voyage au bout de la nuit. Un peu galéré sur Kundera. Mais je voulais aller sur les trucs durs. Être à la hauteur des discussions enfumées que j’entendais à table.
Je voulais décrypter le monde aussi bien que les grands.
C’était mon obsession d’enfance. Et mon entraînement quotidien d’adolescence.
Les grands ont eu beau me décevoir en vieillissant,
les livres, eux, ne m’ont jamais déçue.
Il y a toujours une idée, une phrase, une réplique qui en vaut la peine. Toujours.
Puis j’ai vécu un peu, après mon enfance enfermée.
J’ai vu du pays, ressenti des choses intenses, rencontré des gens qui ne m’ont jamais quittée.
J’ai fait des études scientifiques. Celles qu’il fallait pour avoir un beau métier prestigieux.
J’ai vraiment fait tout ce que j’ai pu pour sauver le monde. Tout.
Des boulots, des missions, des conférences.
Rien n’y a fait.
Je suis trop tout.
Sensible, sincère, impliquée. Que dis-je ? Habitée.
J’ai tout entendu.
Le dernier en date : « Je n’ai pas envie de t’écouter parce que je ne sais pas encore si ce que tu vas dire va être intéressant. »
Je devais trop parler, j’imagine.
Ma claque.
J’ai décrété une inadéquation complète entre moi et le monde du travail.
J’y retournerai si j’ai trop faim.
Et pendant toutes ces pérégrinations, les seules choses qui m’ont vraiment fait du bien, ce sont les cafés-clopes où on refait le monde, le chant des oiseaux et les craquements de la forêt, la douceur de la peau de mon homme, le rire de ma fille, le regard de mon chien… et les librairies.
… Et les librairies alors ?
Voilà.
J’ai plongé encore.
Dans le livre.
Mais pas comme avant.
Cette fois, j’ai plongé en mots, en virgules et en sensations.
Tout ce que j’ai mis tant d’énergie à décrypter, j’ai eu envie de le raconter, de le faire ressentir, de le faire frissonner.
Avec ce désir d’explorer le contre-intuitif, d’évoquer les vieilles blessures, un peu, et d’ouvrir des portes.
Aller voir de l’autre côté.
Là où ça gratte un peu.
Là où on n’a pas toujours envie d’aller.
Je n’ai jamais aimé ce qui était facile.
Parce que c’est toujours là que ça se passe vraiment, je trouve.
Pas toi ?
Quand c’est tellement dur qu’on est sûr qu’on ne s’en relèvera pas… et que, par chance, on finit par se relever, on se retrouve, mais autrement.
On a vieilli sans trop prendre de rides.
On rit toujours, mais on sait la valeur immense que chaque rire a.
Les fleurs n’ont jamais été plus belles.
Ni plus mélancoliques.
Quand on est déjà mort plusieurs fois, on sait ce que vaut la vie.
Et voilà ce qu’elle vaut aujourd’hui, pour moi.
Elle vaut des livres.
Des livres avec toutes mes couleurs. Toutes.
La vie vaut le coup qu’on y fasse ce qu’on préfère.
Et si jamais, dans tout ce beau bordel, mes couleurs peuvent résonner chez toi, même un tout petit peu, alors c’est que l’univers a bien fait son travail.
Et tant pis pour les fins de mois.
En somme, je n’écris pas. Je relie les étoiles.

Prolonge ton voyage avec les lettres des chroniques intimes.
À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où j’explore les silences, les liens et ce que l’on comprend parfois trop tard de sa propre histoire.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des récits et des romans psychologiques autour de la mémoire, de la perception intérieure et de la façon dont une vie peut se réinterpréter avec le temps.
Une part de cet univers se poursuit dans le roman Le Festin des Silences.
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