Twin Peaks : une série qui ne se regarde pas, mais qui se vit
Twin Peaks est un monument dans ma vie.
Une sorte de mythe fondateur.
Une incarnation de la peur primale.
D’abord, parce que je l’ai regardé beaucoup trop tôt. J’avais une dizaine d’années quand je l’ai découverte. (Mais où étaient mes parents…?)
Une authentique crise nerveuse, des cauchemars à n’en plus finir, la peur du noir, la peur de dormir seul… J’arrête là. Tu as compris le tableau.
J’ai lu le journal de Laura Palmer comme une bible.
La bande-son de Badalamenti a été celle de toute mon adolescence.
Laura était une sœur, une inspiration, une crainte.
Et je suis restée traumatisée longtemps.
À tel point que je me suis testée régulièrement.
Je n’ai pas soutenu la vue de Bob jusqu’à il y a environ un an.
Je me suis aperçue que j’ai réussi une fois que j’ai vaincu, dans ma vie, les trucs qui me terrorisaient le plus.
C’était mon test de force psychologique à moi.
Quelle fête, le jour où je l’ai passé avec succès !
Forte de ce tout nouvel aplomb, je viens de m’offrir, pour me récompenser de la sortie des battements minuscules, une nouvelle plongée dans l’univers de Twin Peaks – tout revoir + découverte de la troisième saison.
J’ai pu pousser la réflexion et la compréhension de cette série qui se révèle encore bien plus fascinante que ce que je croyais !

Une série à part dans l’histoire de la télévision
Twin Peaks est à l’avant-garde de tout ce que l’on a connu depuis.
Elle mélange les genres comme aucune autre série.
Elle est bien sûr effrayante. Bob, Judy, la Loge Noire. Un pur cauchemar.
Mais elle est aussi tellement drôle, par moment. Andy qui pleure partout à chaque meurtre, mais quel régal !
Si insolite. La femme à la bûche médium, un nain en costard rouge qui danse du jazz, un homme-théière… la liste serait bien trop longue !
Une esthétique incomparable. Les images, les couleurs, les formes et textures conjuguées à la musique m’ont transformée. L’enfer est, pour moi, un rideau de velours rouge sur un carrelage à chevrons noirs.
L’atmosphère unique rend immédiate la compréhension émotionnelle, la déduction intellectuelle vient bien après. Je m’aperçois qu’à 10 ans, je n’avais pas tellement compris les intrigues secondaires, les intrications des histoires, les liens entre les personnages… mais j’avais néanmoins saisi l’essentiel. Le mal qui ronge une bourgade aux apparences tranquilles, la descente aux enfers d’une jeune fille sacrifiée, la force du bien qui tente de protéger sans y parvenir.
Cette série est la mère de toutes les autres. Elle a déjà évoqué tous les sujets à sa façon. Difficile d’aller aussi loin sur le plan symbolique. On est à la limite du Tolkien au vu de combien Lynch a été capable de fouiller son univers.
Son influence sur les séries modernes est majeure.
Pour ne pas dire fondatrice.
Twin Peaks : une œuvre sur le mal
Et quel mal !
Le mal comme force
BOB incarne ma terreur à l’état pur.
Ça va mieux maintenant…
Mais une silhouette derrière une fenêtre en pleine nuit, une veste en jean avec des cheveux longs et blancs dessus, un hululement de chouette… Cela me remplira d’effroi jusqu’à la fin de ma vie.
C’est inscrit en moi. Intégré à mon ADN. À mes os. Mon monde.
Et cela, depuis mes 10 ans.
Alors que je n’avais même pas bien compris la série.
David Lynch est un maître.
Frank Sylva, l’acteur qui joue Bob, est, à l’origine, un homme de l’équipe technique du film. Alors qu’il faisait une manipulation sur le décor de la série, Lynch l’a vu dans un coin de son image et, satisfait, a décidé d’en faire son démon tueur.
Un quasi-malentendu pour une vie d’épouvante.
La vie tient à un fil.
C’est que quelque chose est à l’œuvre.
Le labyrinthe des symboles qui creusent des tunnels de complexité terrifiants partout.
La représentation du mal comme des figures humaines ordinaires mais habitées par une telle charge d’étrangeté.
Une sauvagerie qui affleure dans les rires aux dents trop lisses, le velours étouffant de rideaux trop lourds, une petite bouche obscène qui mange du garmonbozia.
Une apparente normalité que l’on finit par vivre comme une menace constante.
Le mal est partout.
Même chez ceux qui croient faire le bien.
Le mal dans les humains
Parce que c’est ce à quoi l’on en vient dans Twin Peaks.
Tout n’est que question sur le mal.
Il est partout, tapi à l’intérieur de chacun des personnages.
Le mal dans Twin Peaks n’est pas un monstre : c’est une force qui traverse les humains.
Prenons Laura. Une parfaite reine de bal innocente.
Qui s’avère être dépravée, vicieuse, manipulatrice, violente, cokée jusqu’à la moëlle.
Elle l’est devenue par contamination.
Par tous les abus les plus odieux qu’elle a subis.
Et les jours qui précèdent sa mort sont ceux où le vernis craque.
Sa double-vie est sur le point d’exploser.
Quand on y pense, elle ne pouvait que finir par mourir. Pour que la ville garde ses apparences trompeuses. L’Amérique entière.
Et d’ailleurs elle se suicide en mettant la bague verte.
Le mal est trop grand.
Je crois qu’elle n’y cède pas. Elle y résiste. Elle préfère mourir quand elle sent qu’il va la gagner complètement.
Et l’histoire de chacun des habitants de Twin Peaks révèle sans exception une part de mal en lui-même.
Personne n’est pur.
Le mal demande à s’exprimer en chacun, à chaque instant.
Le mal dans le système
Eh oui, le mal s’est systémisé.
Twin Peaks est un microscome représentatif de la société.
Tout y semble tranquille, posé, douillet.
Les façades de la ville : maisons, lycée, drive-in, forêt…
Et puis quand on y regarde à deux fois, tout est abimé.
L’hôtel du Grand Nord est un carrefour de corruption ; le grand magasin un lieu de détournement des jeunes filles pour la prostitution. Un bordel attend juste de l’autre côté de la frontière. La drogue circule partout.
Et la forêt n’est ni plus ni moins que la porte des enfers.
Tout ce mal transite par la convoitise, la malhonnêteté, la violence, l’avidité, le vice…
Les moins méchants font mine de ne rien voir. Il laissent faire. Baignent dans la complaisance complice. Certains en souffrent mais à de rares exceptions près, préfèrent se perdre en addiction ou en folie plutôt que de réagir.
L’hypocrisie sociale est à son paroxysme.
L’épisode 8 : une expérience, pas une histoire
L’épisode 8 de la saison 3 est un sommet lynchien.
Il présente l’origine du mal. Rien que ça.
Je me demande comment tu dois te sentir le jour où tu sais que tu vas tourner ça : l’origine du mal.
C’est vertigineux.
On y parle pas. Ou peu.
Mais on y ressent tout.
On voit exactement là où Lynch veut en venir.
J’avoue même avoir eu une mini-déception à un moment.
Quand j’ai compris qu’il reliait ça aux essais nucléaires.
J’ai trouvé ça ridicule.
Et puis j’ai vu, entendu, senti.
La transmission de cette énergie. De cette étrangeté malveillante. De cette barbarie.
J’ai ressenti une intense sidération.
Comment a t’il osé ?
Il a pris mon Twin Peaks pour faire ça ? Où est passée Laura Palmer ?
Et puis j’ai compris à quel point sa vision était universelle.
On ne parle pas d’une ville et de sa reine de beauté, on parle du monde.
Et de ce qui y circule pour le rendre profondément nocif et dangereux.
Il voit tout et nous fait tout voir.
L’horreur mêlée d’une intense beauté.
Encore une fois, l’émotion précède la compréhension.
Le peu de mots entendus n’a rien de rationnel.
Ils ne parlent qu’à l’émotion justement.
Et on voit tellement tout que l’on finit par trouver le mal séduisant.
Ce qui est peut être la conclusion la plus troublante de cet épisode.
Et au delà de ça… quelle immense audace.
L’art le plus pur dans une série grand public.
Je ne m’en remets toujours pas.
Pourquoi Twin Peaks peut être traumatisant
J’en sais quelque chose…
Du haut de mes dix années, je n’étais pas prête à recevoir ça.
L’histoire concrète de la série est déjà d’une violence inouïe.
Mais quand on y ajoute toute la représentation symbolique de Lynch pour représenter le mal… rien d’étonnant à l’intensité du malaise que j’ai ressenti.
Il le glisse dans des scènes absurdes : des personnes masquées ou insolites qui surgissent n’importe quand et n’importe où avec des démarches tout aussi étranges, des mots incompréhensibles et puis qui repartent.
Dans le corps d’un homme ordinaire au rire carnassier.
Dans le hululement d’une chouette.
Les images inconscientes affluent et s’impriment dans l’esprit pour ne plus jamais en ressortir.
La confusion entre le réel et le rêve sème le trouble.
Pire. Elle rend impuissant à se défendre.
Puisque le mal surgit, par définition, partout. Tout le temps. Sous une forme imprévisible.
Impossible d’y échapper.
L’impact sur une enfant de 10 ans est incalculable.
Celui sur une vie entière, ma vie, est réel.
Une série aussi profondément belle
C’est bien ce qui rend les choses aussi complexes.
Cette série est aussi immensément horrible qu’elle est magnifique.
Laura et de nombreuses actrices de la série sont d’une beauté à couper le souffle.
Dale Cooper l’est aussi.
La musique est simplement sublime.
Le thème de Twin Peaks est inimitable. Il dit tout : le tragique mêlé de beauté et de grandeur.
La nature, la cascade et la forêt qui entourent la ville, avant d’être menaçantes, sont superbes.
Elle ramène à la lenteur et la douceur que peut représenter cet endroit paisible, en apparence.
Et dans la troisième saison notamment, les scènes, y compris les plus étranges, sont incompréhensiblement belles. Il rend même l’enfer séduisant, c’est dire.
Nous goûtons goulûment le café et la tarte aux cerises avec les acteurs.
Tous les plaisirs de l’existence sont réunis.
L’horreur et le beau indissociables. Et donc solidement entremêlés tout au long de l’expérience Twin Peaks.
Dale Cooper : rester lumineux dans un monde sombre
Je l’aime tellement.
Au milieu de ce vaste foutoir, il est la lumière.
Il tente tout, ne recule devant rien pour défendre ce qui lui semble juste.
Il est complètement perché, ce qui le rend absolument lucide et d’une grande efficacité dans son enquête.
Personne à part lui n’aurait pu élucider cette histoire. À laquelle il voue d’ailleurs sa vie.
Il utilise autant son intuition ou ses rêves que ses capacités intellectuelles pour résoudre le mystère.
Ne cache pas son affection pour les gens qui l’entourent.
Il utilise sa douceur comme un outil d’exploration et de compréhension.
Aime aussi les choses simples : le café, les desserts, les bons lits.
Il s’émerveille des sequoïas à son arrivée entre deux entretiens dramatiques. Il m’a cueillie dès les 10 premières minutes de la série.
Et peut être le plus important, il est incorruptible par le mal.
Sa résistance morale est incomparable à aucun des autres personnages de Twin Peaks.
Il va d’ailleurs beaucoup trop loin dans cette histoire.
Puisqu’il en devient l’outil du mal bien malgré lui.
Après y avoir longuement songé, il incarne assez fidèlement ma vision des choses.
L’émerveillement et la curiosité sont les meilleurs remparts au sombre.
Et surtout, à l’approcher de trop près, il nous avale.
Ce que Twin Peaks m’a appris
Un vrai mode d’emploi pour la vie.
Et je me dis que, finalement, c’est dans ce sens que l’avoir vu si tôt a pu être une bénédiction inattendue.
On ne regarde pas Twin Peaks sans être changé.
Le sensible est la clé.
Au pouvoir et au mal, on n’oppose pas la force.
On oppose le sensible.
La capacité à ressentir.
À goûter le bonheur d’un café. La douceur d’une amitié. La mélodie d’un rire.
Mais aussi la brutalité d’un coup, la violence d’une parole, l’intention malveillante d’une personne.
On ne ferme jamais les yeux. On n’oublie rien. Et on goûte tout. Le meilleur et le pire.
On reste lucide et on regarde le mal en face.
Même quand l’image est insoutenable, surtout quand elle insoutenable.
C’est le seul moyen de s’en protéger.
Le cynisme est interdit.
Il faut rester premier degré coûte queû cote.
On s’accroche aux faits, on fait confiance à son intuition, on s’écoute.
Et on apprécie la bonté là où elle existe.
C’est dans la douceur que se trouve la résistance.
Résolument. Même si elle n’est pas forcément victorieuse.
Le bien de Lynch, ce que l’on suppose être sa loge blanche, est froid, distant, ne sauve rien ni personne. Alors que son mal est agissant, envoûtant, oppressant et barbare.
J’ai longtemps réfléchi.
Je crois que ma vision du mal est très proche de celle de Lynch.
Ma vision du bien est, en revanche, différente.
Le sensible n’est pas qu’une clé ou un moyen.
C’est le bien.
La magnificence de l’arbre, la caresse d’une peau, le frémissement d’un brin d’herbe, le regard d’un chien.
Chacune de ces choses est le bien.
Le bien n’est pas une Loge Blanche lointaine. Il est à portée de main à tout instant.
Pourquoi Twin Peaks reste une œuvre unique
Elle est inclassable, ne ressemble à aucune autre.
Mythologique.
Provoque des émotions ô combien intenses.
Et elle est dérangeante, si dérangeante.
J’ai posé quelques mots, ici, de mon analyse de Twin Peaks. Je n’aurais jamais la prétention d’expliquer quoi que ce soit. C’est impossible.
Twin Peaks n’est pas une série à comprendre, mais une expérience à ressentir.
La seule chose qu’il m’est possible de dire sur cette série, c’est qu’elle m’a transformée.
Mais même cela, je ne pourrais dire à quel point.
Et toi ?
As-tu vu cette série ? Qu’en as-tu pensé ?
À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où j’explore les silences, les liens et ce que l’on comprend parfois trop tard de sa propre histoire.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des récits et des romans psychologiques autour de la mémoire, de la perception intérieure et de la façon dont une vie peut se réinterpréter avec le temps.
Une part de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu pourras notamment découvrir dans la première mon texte Remplir le vide sur le vide intérieur.
Les autres textes vivent ici : https://chroniquesintimes.com/tous-les-ecrits-chroniques-intimes/