
C’est au troisième jour de la canicule que sont apparus les animaux morts.
Il y a eu d’abord un hérisson. Puis deux. Un renard et deux renardeaux, la nuit suivante.
Une chouette hulotte et un blaireau celle d’après.
Qu’avons-nous fait ?
C’est sur le premier hérisson que je l’ai vue. Cette pierre blanche. Sur son flanc. Elle n’avait rien à faire là. Elle était absurde, incohérente, aberrante.
Le matin suivant, j’ai trouvé les deux hérissons. Des jeunes. Eux aussi, avec une pierre blanche sur le dos. La crainte a pris le pas sur le désespoir. Pourquoi cette pierre ? Quelqu’un s’introduit-il chez moi la nuit ? Y dépose t’il des animaux morts ? J’ai commencé à avoir peur.
Le matin du jeudi, le renard et les deux renardeaux. De nouveau avec la pierre. Chacun sur leur ventre. J’ai senti la panique monter. J’ai appelé la police pour les prévenir. Ils ont ri. Ils m’ont fait tout un couplet sur la mortalité animale imputable aux conditions météorologiques actuelles. Des pierres ont pu se prendre dans leur pelage. Il y a bien plus grave ailleurs, en cette période, croyez-moi madame.
Formidable.
Carte de France toujours rouge cramoisie.
Le jour est irrespirable. La nuit, à peine supportable.
Avec Paulo, mon siamois, nous vivons dans le souffle de notre ventilateur. Il est devenu notre béquille. Nous dépendons de lui comme il dépend de sa prise.
Je n’en suis pas fière. Surtout quand je pense à ces millions d’animaux dehors. Ces arbres. Toute cette nature brûlée vive. Rôtie au soleil.
Je regarde Paulo. Je me dis qu’il est chanceux. Pourquoi lui ? Et pas les autres ?
Mais surtout pourquoi ces pierres ? Un esprit vengeur de la nature venu nous menacer ?
Vendredi matin. Je me rends dans le jardin, boule au ventre.
J’aperçois le blaireau. Sur le flanc. Encore. Mon cœur saigne.
Cet animal débonnaire, joyeux, drôle et vif à la fois. C’est insupportable.
Et puis, je la vois.
La pierre.
La chouette plus loin. Une pierre aussi.
Paulo est avec moi. Il me regarde, incrédule.
Il est tôt. 8h30. J’ai encore une heure ou deux d’air presque respirable devant moi. Je décide d’aller enquêter seule. Fichus flics inutiles.
Je vais aller chez Élodie, la coiffeuse, plus renseignée qu’un troquet sur les mouvements du village.
Sur la route, je croise d’autres animaux morts. Beaucoup d’oiseaux. Beaucoup trop d’oiseaux. Quelques hérissons. Des rongeurs, aussi. Tous avec une pierre.
Je tremble.
La marche est angoissante.
Y a t’il encore des animaux vivants quelque part ?
J’arrive chez Élodie.
Je découvre un attroupement dans le minuscule salon de coiffeur. Et ce n’est pas la climatisation qui les attire.
J’entends Sylvain, le fermier qui fait le compte des animaux morts dans ses prés. Il en a rempli une benne entière qu’il a été vider en lisière de forêt. « J’ai guetté la nuit dernière. J’ai rien vu, je vous dis. C’est un truc de sorcellerie ! »
Du fond du salon résonne une voix tremblante et nasillarde, celle de Monique, la mère d’Élodie : « Mais on sait tous qui c’est, c’est le vieux Gustave. C’est signé ! Les pierres, il les prend au bord de son lac, pardi ! Il a toujours fait des trucs bizarres dans la forêt. Les monticules, c’était lui, déjà ».
Le vieux Gustave.
Un vieil ermite mystérieux qui vit simplement, de pêche et de chasse, de ce que je sais. Il a toujours vécu au bord du lac. Je l’ai aperçu quelques fois.
Je me glisse en dehors du salon, incognito, pendant que les échanges se poursuivent. Direction le lac.
Je dois savoir.
Arrivée devant sa cahute, je ne me dégonfle pas.
L’endroit est vieux, sans être branlant. Assez entretenu. Mais tout l’équipement est d’un autre âge. Je ne suis pas sûre qu’il ait l’électricité. Ciel, avec cette chaleur, comment fait-il ?
Je tape à la porte une première fois.
Rien ne bouge.
Je retape trois autres coups à la suite, après un long silence. Toujours rien.
Gustave n’est pas là.
Il est 10h du matin. La chaleur monte. Je vais rentrer et reviendrai demain.
En descendant l’escalier de son porche, je l’aperçois. Il ramasse des choses sur le bord de l’eau et les met dans un panier. Des cailloux. Forcément.
« La main dans le sac ! » m’écrié-je intérieurement.
Sans me démonter, je pars le confronter.
« Bonjour monsieur Gustave, Je suis Émeline Rodier. J’habite le village. Je me suis laissée dire que c’était peut-être vous qui aviez pénétré mon jardin sans autorisation pour disséminer vos cailloux sur les animaux qui y sont morts… Est-ce bien vous ? »
Je sens mon cœur battre jusque dans mes yeux, en prononçant ces mots.
« Bonjour Émeline. Je te connais. »
Je suis interloquée.
–Mais comment me connaissez-vous ?
–Viens.
Je le suis jusqu’à son porche. Ses gestes sont ceux d’un homme fatigué. Je le vois écraser un gémissement lorsqu’il pose son panier de pierres.
–Assieds-toi là. Je reviens.
J’hésite.
Il n’est pas hostile.
Il dit peu de mots.
Le ton est sec mais bienveillant. Comme un vieux sage retiré du monde.
Je m’assois en l’attendant.
Je me sens arrêtée net dans mon élan. Comme si je ne connaissais plus la raison de ma venue.
Il revient avec deux tasses. En pose une devant moi. Liquide brun. Sans un mot.
–J’ai connu quelqu’un … Quelqu’un de ta famille.
Je me tais. Je suis suspendue à ses lèvres.
Long silence. Il a les yeux dans le vague.
–Qui ? dis-je, ne tenant plus.
Après un nouveau silence, il s’éclaircit la voix.
–Ton frère.
–Mon frère ? Tim ?
–J’étais là le jour où… (Il soupire)
J’écarquille les yeux et il s’en rend compte.
–Vous voulez dire que vous l’avez vu se noyer ?
–Oui. Je n’ai rien pu faire. On se connaissait parce qu’il était pêcheur, aussi. Un vrai bon gosse.
Les larmes montent.
–Comment ça se fait qu’il ne m’a jamais parlé de vous ?
–Peut-être parce qu’on parlait pas beaucoup tous les deux. (silence) On pêchait surtout.
–Et vous avez rien pu faire ? Vous avez pas pu le sauver ?
J’étais occupé dans ma maison quand j’ai entendu les cris. C’était déjà fini.
Il regarde le fond de sa tasse de café comme s’il revivait l’événement en détail.
–C’était vraiment un brave gosse.
–On a tous beaucoup soufferts, vous savez. Tim était… un rayon de soleil.
Il reprend, avec une voix tremblotante.
–Oui. Exactement. Un rayon de soleil.
Il soupire.
Depuis, je leur mets un petit bout de lac.
Pour dire : t’étais là. On t’a vu partir.
Comme Tim.
–Oui, je comprends.
–Ce jour-là, juste avant, il m’a dit qu’il voulait te donner son vélo pour ton anniversaire.
Les larmes coulent silencieusement sur mes joues.
Gustave m’a dit la plus jolie des choses sur mon frère.
Et il en a fait plus pour ces animaux morts que personne n’en a jamais fait.
Nous avons fini notre café sans bruit. Seulement de longs soupirs.
Ce silence a tout dit.
Nos regrets.
Notre tristesse d’avoir perdu le même petit soleil.
Cette mélancolie qui ne nous quittera jamais.
Les mots n’auraient pas été à la hauteur.
Je promets de revenir en partant.
Il promet d’être là.
Le lendemain matin, une unique dépouille de marcassin dans mon jardin. Avec sa pierre blanche.
Le cœur fendu, je prends mon courage à deux mains pour l’enterrer. Je ne le mettrai pas sur le tas de fumier du voisin, comme les autres.
Dégoulinante de sueur, durant ce petit matin, après mon dur labeur, je mets la pierre sur sa petite tombe.
J’y ajoute un coquillage.
L’un de ceux que nous ramassions, dans les vagues, avec mon frère.
Tu as compté, petit marcassin.
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À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.
Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.
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