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Le chien du virage

nouvelle le chien du virage

Tous les matins, il attendait au même virage.

Là, au creux de la départementale 127.

J’y passais depuis trois jours. 

Je me suis arrêtée devant lui à chaque fois. Il s’est toujours enfui. Il n’était pas attaché à un arbre. Heureusement.

La forêt dans laquelle il s’enfonçait était dense et épaisse. Une maison se trouvait peut-être derrière.

Depuis que je remplace la maîtresse de CP de Ravinière. Ce chien ne quitte jamais complètement mon esprit. Il est là, tapi dans mes pensées, toujours blotti quelque part dans mon champ oculaire.

J’ai fini par interroger les enfants. Peut-être savaient-ils si une personne vivait à côté ? Aucun n’a pu me répondre. 

J’y suis repassée le soir. 

Le chien s’est enfui, comme d’habitude.

Peut-être moins vite que les trois premiers jours. J’ai, cette fois, déposé une gamelle d’eau et une boîte de viande.

Le lendemain matin, il était là. L’eau était bue et la boîte disparue. Je comprenais ce qu’il me restait à faire le soir même.

Ce matin-là, un enfant m’a parlé. 

Ses parents connaissaient le chien. Ils le voyaient depuis des mois, tous les jours, planté à cet endroit. Sans savoir pourquoi. Personne n’habite le bois. Ils ont bien essayé de s’arrêter mais le chien s’est enfui à chaque fois. Et ils ont renoncé. Ils savent juste qu’il regarde les voitures passer et qu’il va se coucher plus loin, la nuit venue. 

Il doit appartenir au monstre qui vit dans la forêt, madame ! Ou à la sorcière ! C’est un chien maléfique, selon Marianne. Et si ce n’était pas plutôt un pauvre chien abandonné, les enfants ?

À mon retour, après ma journée, au lieu de se volatiliser instantanément comme d’habitude, il s’est tourné vers moi. Il m’a regardé un temps puis est parti. 

Je décide donc de passer voir le chien, matin et soir. Y compris le week-end quand je ne travaille pas.

Le matin du huitième jour, pour la première fois, il ne disparaît pas à mon approche.

Il reste à quelques mètres et me scrute. Je lui parle doucement puis rentre. 

Les enfants s’inquiètent pour lui. Je les rassure. Il a à manger et à boire. Il a de moins en moins peur de moi. « Vous ne croyez pas qu’il attend son maître, madame ? « . Peut-être, Bastien, peut-être.

Puis le soir du dixième jour, le chien n’est plus qu’à deux mètres. Je lui parle toujours avec douceur. Je me dis que je ne vais pas tarder à pouvoir le caresser.

Le chien se lève et s’enfonce dans la forêt.

Mais cette fois, il s’arrête au bout de deux mètres.

Il me lorgne. Debout. La tête braquée vers moi. Le regard décidé.

Je m’approche.

Il refait un mètre. Se retourne, me fixe à nouveau.

Comme s’il voulait que je le suive.

J’hésite.

Puis je le fais.

Je ne peux pas le laisser. Plus maintenant.

Silence.

Nos pas craquent dans le sous-bois.

Le sillon a été creusé par les nombreux aller-retour du chien.

J’enjambe des troncs couchés au sol, me contorsionne pour éviter des branches et des ronces, esquive de justesse une grosse toile d’araignée. 

Mon cœur bat. Mes genoux tremblent.

Le chien avance.

Il connaît parfaitement le chemin.

Nous nous enfonçons de plus en plus loin. De plus en plus profondément.

J’ignore où nous sommes. Le vertige s’installe. 

Je sais encore moins où nous allons.

Des gouttes de frayeur trempent mon tee-shirt tout le long de ma colonne.

Je n’ai même pas pensé à prendre mon téléphone.

Personne ne se doute d’où je suis.

Nous débouchons finalement sur une clairière. 

Déserte. 

Enfin. 

Un dépotoir plus qu’une clairière. 

Une puanteur rance et âcre brûle mes narines : des odeurs de plastique chauffé et de nourriture putride s’entremêlent.

Une caravane branlante s’écroule au milieu de vieux meubles. Les vitres sont toutes cassées. Tout semble abandonné.

À part… dans l’entrebâillement de la porte. Un chaton. Puis un deuxième. Il me regardent fixement. Sans remuer un cil.

Un autre chien, situé dans l’ombre, sous la caravane, ouvre de grands yeux blancs vers moi. C’est comme ça que je l’aperçois. Il ne bouge pas. Quatre autres derrière lui prennent la fuite. Le premier est sans doute trop affaibli pour tenter de s’échapper. Ses flancs se soulèvent à peine.

Je m’annonce. Rien.

Si ce n’est deux chiots. Ils galopent à mon approche.

Mon guide va lécher affectueusement le nez du vieux pépère immobile. Il le nettoie. Ou le rassure.

Il s’assoit ensuite juste à côté, un air de devoir accompli.

Je me sens perdue dans ce fatras. Est-ce une décharge ?

Je trouve une cage vide. Des laisses à l’abandon. 

Je décide de visiter la caravane. Des immondices sur un mètre de hauteur au milieu desquels je découvre la mère des chatons, sur un coussin troué et crasseux, avec deux petits couchés à ses côtés. Ils me regardent avec des yeux ronds, paniqués et crachent à mon approche. Je ressors en douceur.

Un caniche déambule tranquillement, un peu plus loin dans la clairière, entre deux hauts tas de débris de chantier.

Puis je les vois. 

Toutes mes boîtes de nourriture. Vides. Léchées jusqu’au tréfonds.

Au milieu de cartons Amazon. Et de nombreux sacs de croquettes éventrés.

J’écrase une larme sur ma joue.

Je m’approche de lui et lui dis avec douceur, certaine d’être comprise :

Je vais prendre le relais, vieux chien. Ne t’inquiète pas.

Le cœur en lambeau et les pattes molles, je traverse la jungle dans l’autre sens, à la fois exaspérée par ce spectacle et survoltée par la mission de secours à mener. À peine assise dans la voiture, j’appelle la SPA sur le champ.

Un escadron de bénévoles et de professionnels intervient dès le lendemain matin, aux aurores. Je les guide.

Neuf chiens sont récupérés en tout, dont le vieux immobile en état de déshydratation sévère. La chatte et ses cinq petits aussi. Les soigneurs ne comprennent toujours pas comment cette communauté insolite a pu se former, ni s’organiser. Ils pensent que le chien du virage nourrissait ceux de la clairière grâce aux dons des passants. C’est la seule explication plausible. L’animal que j’essayais de secourir… tentait en réalité d’en secourir d’autres avant lui. Près de lui. Tout autour de lui. 

Lors du sauvetage, certains montent immédiatement dans les caisses.

Trois sont terrorisés et s’enfuient. Les bénévoles doivent revenir les piéger plus tard. L’un a l’oreille arrachée, vraisemblablement pour faire disparaître son tatouage avant l’abandon. Tous en sale état. Un seul était recherché et a pu retrouver sa famille. Tous les autres inconnus au bataillon. Non identifiables. Négligés et négligeables.

Le chien du virage observe. Il reste à distance.

Sans intervenir.

Comme s’il attendait cela depuis longtemps.

Puis il s’évapore. Je l’appelle. Je fouille en vain. 

Envolé. 

Je rentre défaite. 

Celui pour lequel j’ai fait tout ça n’a même pas été secouru. Le désespoir m’envahit. 

Le lendemain matin, je vais au virage.

Vide. Pas de chien.

Je me fais un sang d’encre. 

Les enfants me demandent de ses nouvelles. Ils s’inquiètent. Le surnomment le héros des chiens, le prince de la forêt, le protecteur des abandonnés. Ils décident de l’appeler Balto, comme dans le dessin animé où le héros husky doit transporter des médicaments pour sauver un village. Alexis en a l’idée. C’est d’accord.

Deuxième matin.

Virage toujours vide.

Les enfants viennent m’interroger dans la cour, avant même que la cloche sonne : ai-je vu Balto ? Alexis et Amélie pleurent. Ils pensent qu’il a accompli sa mission et qu’il est mort. 

Mes sanglots ne demandent qu’à se mêler aux leurs mais je les retiens. Je continue, malgré tout, de déposer mes boîtes de nourriture dans le virage. Tant pis si elles restent vides.

Les jours passent. 

Les enfants ne me questionnent plus. J’ai arrêté de déposer des boites. 

Et puis, un matin.

J’ouvre ma porte.

Un carton plat par terre.

Qui bouge.

Dont la queue remue doucement.

Il est là.

Endormi.

Paisible.

Il relève simplement la tête. Les yeux confiants. 

Puis la repose.

Il sommeille si profondément que, pour la première fois, il ne se lève pas en me voyant.

Je lui déposais une boîte chaque soir. 

Maintenant, c’est lui qui se dépose devant chez moi.

Depuis, le virage est vide.

Balto dort sur son coussin.

Il n’attend plus les voitures.

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À propos de ce texte

Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.

Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.

Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.

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