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Ils sont revenus

Histoire inspirée d’un fait réel

Quand l’ordre d’évacuation est tombé, tout le village est parti.

Enfin… presque tout le village.

Dans la rue Mollard, c’est la vieille Perrine qui est sortie la première. En charentaises, son éternel tablier fleuri noué à la taille, elle est restée immobile, les mains sur les hanches.

Abdel, le facteur, s’est arrêté à sa hauteur.

Patrick aussi.

Tous lorgnaient la même chose.

Le ciel.

Il n’était plus bleu.

Il était orange.

— Merde… Il est là.

La rue Mollard entière a commencé à s’agiter comme une ruche.

Personne ne criait encore.

Personne ne courait.

Beaucoup regardaient l’horizon.

Des cendres tombaient comme des flocons de neige. La fumée, déjà épaisse et irritante depuis deux jours, devenait asphyxiante. 

La voiture de la mairie est passée en klaxonnant. Le cantonnier a hurlé dans un haut-parleur que ‘les habitants doivent évacuer la ville. Que les flammes sont aux portes du bourg et qu’il est temps de fuir. 

Patrick décide alors de partir précipitamment avec Denise, sa femme, pour la maison de sa sœur en Normandie. Ils proposent à Perrine de l’emmener, mais non, ses enfants vont venir la chercher. Rémy, l’agriculteur du bout de la rue, arrive pour faire le plein de son tracteur à la ferme et aller aider les pompiers à arrêter le feu. Sa peau est noire de saleté et il écrase une toux grasse dans le creux de sa main.

À son passage, Perrine lui crie :  » va le sauver ! « .

— On va essayer, Perrine.

Ramenez-moi le vieux !

Au même moment, les doigts se lèvent pour désigner un cerf qui galope au travers du champ, en contrebas de la forêt. Il ne se retourne pas. 

Personne ne dit un mot.

Les enfants pleurent déjà.

Alors qu’un convoi de voitures s’est formé pour sortir de la ville, Rémy appelle Patrick, puis Philippe, Bernadette, Franck, Nicolas, Victor et les autres. Une chaine de conversations téléphoniques retentit à l’abri des climatisations automobiles. 

Un sentiment les unit : on ne peut pas le laisser mourir. Pas lui.

Personne ne prononce son nom.

Personne n’en a besoin.

Sous les yeux consternés des fuyards, un escadron d’une douzaine d’automobiles prend à gauche au calvaire, à l’entrée de la ville, sur le petit chemin de terre. 

Après 500 mètres de plaine cahoteuse, ils descendent de voiture et marchent encore plusieurs centaines de mètres dans la forêt.

Personne ne parle.

Les arbres se clairsèment.

Puis il apparaît.

Le Vieux.

Ils sont rejoints sans tarder par le tracteur de Rémy, dont la remorque transporte des pelles, une tronçonneuse, une cuve d’eau, des arrosoirs, un long tuyau. 

Leurs bien maigres armes, pour le sauver, lui, face au monstre de feu qui progresse à toute vitesse le long du village.

Il sera bientôt là. Sur lui.

Rémy, en descendant de sa cabine, dit au travers de son téléphone :  » Pars tranquille avec tes enfants, Perrine. Nous, on y est.« 

Aussitôt raccroché, il interpelle chaque volontaire. Il lance les pelles aux hommes, les arrosoirs aux femmes, explique à Patrick comment amorcer la pompe sur la cuve et tout tremper au mieux. Puis il commence à tronçonner toute la végétation inflammable à proximité et à nettoyer les alentours pour priver le feu de tout ce qu’il pourrait avoir à se mettre sous la dent.

Tous travaillent silencieusement, dans la chaleur et la panique.

Les fronts gouttent, les bouches se froissent, les doutes torturent.

Chacun à l’œuvre repense à ses souvenirs.

Rémy embrasse Cathy. Ça se passait toujours ici, après l’école. Elle s’appuyait contre la protubérance du tronc, juste sous ses fesses. La forme en creux au niveau de leur tête enveloppait délicatement leurs émois. Toutes ces caresses mêlées d’odeur de bois et de sous-bois… Quelque chose n’a-t-il jamais été meilleur ?

Philippe le sent dans sa bouche : le goût doux et sucré des marrons cuits dans la cheminée par son grand-père. Ceux du Vieux, pas d’un autre. La grille à marrons de son grand-père est toujours accrochée à droite de la cheminée, là où elle a toujours été. Et là où il la décrochera encore pour faire les marrons du Vieux à ses petits-enfants. Pas moyen autrement. Tu seras encore là, le Vieux. Je te le jure.

Patrick se rappelle sa peur. Le pied qui a glissé sur la branche mouillée. Le sol qui écrase son visage en une fraction de seconde. Puis la douleur atroce. Ce fichu coude en plâtre, rapidement recouvert des dessins de toute la classe. Salopard de Vieux. Tu ne vas pas nous lâcher quand même ? 

Bernadette pense au chat noir. Au Horla. À la petite fadette. Croc-Blanc, également. À la raideur du bois sous son bassin, contre ses fesses, qui l’obligeait à changer de position souvent. Aux craquements des branches, qui la faisaient sursauter. Et à l’odeur de mousse humide de l’automne. C’est toi qui m’as portée pour mon CAPES, le Vieux. Mon agreg’ aussi.

Denise revoit Croquette, son chat, enterré juste à droite de la grosse pierre blanche, entre les deux énormes racines du vieux. 

Nicolas songe à Perrine. Où mettra-t-elle ses cendres si « le vieux » brûle ? Tu vas pas lui faire ça, hein ?

Franck pense au grand incendie de 1870. Si le Vieux s’en est sorti à l’époque, il va forcément s’en sortir pour celui-là.

Sous le Vieux, Rémy avait demandé Cathy en mariage.

Perrine avait allaité son dernier enfant.

Il y a déjà les cendres du père de Rémy.

Combien de pique-niques ?

De siestes ?

Ou de premiers baisers ?

Rémy se relève. Il a fini de tronçonner ce qui pouvait l’être.

Il regarde ses camarades et se dit qu’ils sont fous. Aussi fous que lui. 

Le téléphone sonne.

Sa fille.

Il ne répond pas.

Puis encore.

Encore.

Enfin il décroche.

« Papa… Où tu es ? »

Il ment.

« J’arrive. »

Puis il raccroche. Et recommence à creuser.

Au loin, il voit des flammes monter à des dizaines de mètres dans le ciel ; un épais nuage noir envahit tout. Le vent souffle vers eux. La poussière de cendres rend l’air difficilement respirable. Et ce grondement… Comme une oreille posée sur un rail alors que le train n’est plus qu’à quelques mètres… Rémy comprend à quel point la situation devient critique.

Tous plein de terre, de suie et de peur, ils creusent, arrosent, arrachent encore jusqu’à l’arrivée d’un pompier hurlant : « Foutez le camp ! Non, mais vous êtes tous complètement dingues !? Qu’est-ce que vous fichez là ?!« .

Puis le pompier les observe un peu mieux. 

Il voit Nicolas poser la main contre l’écorce.

Bernadette mouille la mousse.

Rémy enlève une balançoire accrochée là.

Le pompier s’interrompt.

Puis il dit simplement : « Dépêchez-vous ».

Rémy se redresse et hurle « Stop ! »

« On arrête et on y va, on a fait le maximum. On remballe. »

Tous lèvent les yeux vers le monstre enflammé et se rendent à l’évidence. Il faut partir.

Seul Patrick refuse. Il creuse encore sa travée qui n’est pas terminée. Il envoie voler la terre tout autour de lui comme un dément. Rémy va lui-même le chercher. Il lui pose la main sur l’épaule. Ils échangent un regard. 

Cette fois, Patrick lance la pelle par terre de dépit et part en courant rejoindre les autres, déjà en route, des larmes noires plein les joues.


Quelques semaines plus tard, la communauté revient sur les lieux. Perrine est là aussi.

Le paysage est sinistre. Des troncs calcinés à perte de vue.

Silence.

Les villageois sont rentrés au bourg qui est resté épargné. Seule une maison isolée dans la forêt a été engloutie par l’incendie. Heureusement les habitants avaient eu le temps de fuir. 

« Le vieux » est là.

Brûlé. Son bois est noir. Perrine met sa main dessus, doucement. 

Puis Bernadette montre une branche. Il s’y trouve une unique feuille verte.

Toute petite.

Perrine la caresse délicatement entre ses doigts.

Elle sourit.

— Je savais que t’avais pas dit ton dernier mot, le vieux.

Personne ne répond. Seule la feuille frissonne en silence.

Le vieux marronnier avait cinq siècles.

Il venait d’en gagner un de plus.

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À propos de ce texte

Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.

Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.

Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.

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