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Juste au dessus d’elle

Juste au dessus d'elle Histoire de Chroniques Intimes - Mathilde du Val

Tracy, dans sa chambre, en prend plein les yeux, le nez, la bouche.

Elle éternue. Ses paupières brûlent. Elle a un goût de plâtre sur la langue. Elle se rue dans sa salle de bain pour s’asperger le visage.

Quand elle revient, elle regarde attentivement sa chambre : d’où cela peut-il bien venir ?

Ça ne peut tomber que d’en haut.

Elle regarde son oreiller. Il y a une poussière blanche dessus, avec des grains plus épais. Comme sur ses cheveux et toute sa tête.

Elle inspecte le plafond.

Un petit bruit discret. Comme un grattement.

Cric.

Une fichue souris. Ou une fouine ?

Puis un deuxième bruit, un peu plus loin.

Pas d’autre pluie blanche à l’horizon.

Quoi que ce soit, il a fallu que l’animal y mette un sacré coup pour en faire tomber autant.

Tracy opte donc pour la fouine.

Elle époussette son oreiller, ses draps, ses cheveux. Elle a horreur de sentir de petites miettes rouler entre sa peau et le drap.

Se recouche, éteint la lumière. Écoute.

La fouine continue sa valse.

Dans le noir, au-dessus d’elle, ça craque encore.

Le lundi suivant, Tracy bouquine quelques pages avant de dormir.

Quelque chose attire son attention au plafond.

Un point noir qu’elle n’avait jamais remarqué. Une mouche, peut-être.

Mais qui resterait immobile bien trop longtemps.

Grimpée sur son lit, elle approche son visage de la tache.

Rien à voir avec une mouche. C’est une pointe.

Elle la touche du bout du doigt.

Aucun animal ne peut être responsable de ça.

Un clou semble traverser le plafond.

Et il vient du grenier, au-dessus.

Tracy appelle son fils aîné, Francis.

Ils regardent ensemble et passent en revue toutes les raisons qui pourraient expliquer cette pointe.

L’écureuil, le raton-laveur et la fouine sont exclus d’emblée. Les seules explications rationnelles viennent du bâti : une maison « qui travaille » avec la chaleur, l’humidité, ou même une charpente qui prend ses aises. Mais de là à percer le plafond…

Tracy se dit que c’est possible. Elle appellera quelqu’un du bâtiment pour en avoir le cœur net.

La journée suivante passe à vive allure, rythmée par le travail, les enfants, le repas.

Elle retourne dans son lit et fixe la pointe, toujours sans réponse.

C’est là qu’elle commence à remarquer des bruits inhabituels : pas seulement des craquements.

Des déplacements.

Quelque chose gratte.

Puis s’arrête. Bouge. Gratte ailleurs. Revient.

Tracy se dresse sur son lit, puis s’immobilise pour écouter au plus près du plafond.

Le bruit cesse.

Elle redescend pour aller dans la salle de bain.

De là, elle entend un nouveau cric.

Fouine folle. Clou. Et maintenant, des craquements et des mouvements qui semblent calés sur les siens.

Elle ne reconnaît plus son visage livide dans la glace.

Le lendemain matin, elle appelle aussitôt un maçon qu’elle connaît. Il lui promet de passer en fin de semaine pour vérifier cette histoire de clou.

Elle appelle aussi un dératiseur pour s’occuper de la fouine folle. Elle s’est bien assurée qu’il ne la tuerait pas. Il la piégerait pour la relâcher dans une forêt à quinze kilomètres. C’est un bon compromis. Lui aussi viendra en fin de semaine.

Le week-end prochain, Tracy pourra de nouveau dormir sur ses deux oreilles.

En attendant, il va falloir cohabiter avec la fouine folle et le vieux clou.

C’est la première qui est, de loin, la plus difficile à supporter.

Elle l’entend quand elle se couche.

Cric. Criiiic.

Une nuit, elle se lève pour aller boire.

Silence au-dessus.

Elle retourne dans sa chambre.

Quelques minutes plus tard, re-cric.

La nouba du petit animal n’en finit pas. Mais elle est coordonnée avec ses propres mouvements. C’est de plus en plus net.

Le plafond est devenu une obsession pour Tracy.

Elle a laissé tomber son livre. N’arrive plus à éteindre la lumière. Et dort peu.

Elle a commencé à se focaliser sur un troisième point, après le clou et la fouine.

La grille d’aération.

Elle la regarde.

Elle ressent un malaise. Est-ce que le petit animal fêtard vient l’observer par là quand elle dort ?

Elle se moque d’elle-même.

Complètement parano.

Vivement vendredi que les experts interviennent.

Les nuits sans sommeil paraissent de plus en plus longues.

Alors qu’elle s’est assoupie, elle se réveille en sursaut.

Du plâtre tombe sur le parquet de la chambre, près de la porte, avec un bruit de pluie solide.

Juste avant, il y a eu un choc étouffé, comme si quelqu’un avait tapé sur une poutre.

Tracy panique.

Elle va réveiller Francis, son fils aîné, une nouvelle fois.

Grincheux, il vient avec elle dans la chambre et se met à écouter en se frottant les yeux.

C’est à ce moment-là qu’ils l’entendent tous les deux.

Quelqu’un vient de tousser, juste au-dessus de leur tête.

Francis et Tracy se fixent, les yeux ronds, le souffle coupé.

Ils n’osent plus dire un mot et descendent au rez-de-chaussée.

Tracy appelle sur-le-champ son neveu, qui habite non loin de chez elle.

— Viens tout de suite. Tout de suite !

Tracy est tétanisée. Elle est allée chercher Rémy, le frère de Francis. Tout le monde attend son neveu au rez-de-chaussée, sans bruit.

Il arrive. Tracy part à sa rencontre sur le parking pour lui exposer la situation. Rien ne doit résonner dans la maison.

Il sait où se trouve la trappe qui mène au grenier.

Muni d’une échelle et d’une lampe, il s’élance vers le passage. Tracy attend en dessous. Elle est certaine de voir des flammes danser sur le bois de cette porte des enfers.

Elle regarde les jambes de son neveu disparaître, épouvantée.

Silence.

Il éclaire.

Tracy distingue les mouvements lents du faisceau.

Puis plus rien.

— Tu vois quelque chose ?

Pas de réponse.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Et enfin :

— Tracy…

Son neveu a prononcé son prénom avec un mélange de surprise et d’effroi. Tracy a le souffle coupé.

Puis elle entend un mouvement là-haut.

Ce n’est pas son neveu.

C’est quelqu’un d’autre.

Il hurle :

— Il y a quelqu’un ici !

Tracy ne sait plus quoi faire. Dans un mouvement de panique, elle saisit son téléphone et appelle la police.

Elle entend l’autre personne courir, grimper ou escalader, peut-être. Puis le bruit de sa cavalcade s’arrête.

Il a dû réussir à s’enfuir.

Son neveu hurle de nouveau :

— Il est parti ! Il y a un passage, ici !

Mais il a eu le temps de l’apercevoir.

Et ce qu’il dit ensuite glace Tracy.

Il vient de reconnaître l’homme.

C’est son ancien compagnon.

Celui qu’elle a quitté douze ans plus tôt.

Celui qui vient de sortir de prison.

Pendant son incarcération, il lui avait écrit. Il disait avoir changé. Il voulait reprendre contact avec elle.

Tracy n’avait aucune intention de recommencer leur histoire.

Et pourtant, il était là.

Au-dessus de sa tête.

Alors seulement, Tracy parvient à gravir l’échelle et découvre le grenier.

Elle est sidérée.

Il est… habité.

Des couvertures.

Des affaires.

De vieux restes de nourriture dans un coin.

Des bouteilles en vrac. Un liquide foncé à l’intérieur.

Ce ne serait pas… ?

Elle voit des sacs plastiques fermés à côté.

Oui.

Ce sont des excréments.

Tout indique que l’homme ne vient pas d’arriver.

Quelqu’un vit là.

Tracy tient à peine sur ses jambes.

Elle comprend.

L’installation de son ancien compagnon se trouve exactement au-dessus de sa chambre. Le lit de couvertures est placé juste à côté de la grille d’aération.

Ce n’était pas une fouine qui l’observait. C’était bien quelqu’un.

Elle s’en approche.

Depuis le grenier, la grille permet de tout voir en bas.

Son lit.

Sa chambre.

Elle.

Elle repense à toutes les nuits.

À ses vêtements. À son livre.

Tous ces moments où elle se croyait seule.

Aux craquements qui s’arrêtaient lorsqu’elle levait les yeux.

Et surtout à cette sensation absurde de se sentir regardée.

Elle avait raison.

La police ne tarde pas à arriver.

L’homme a déjà disparu.

Les policiers fouillent le grenier et les affaires qu’il a laissées derrière lui.

Reste une question terrifiante : comment est-il entré ?

Le seul accès au grenier se trouve à l’intérieur de la maison, près des chambres des enfants.

Tracy repense alors à l’année précédente.

Son ancien compagnon était venu chez elle.

Il l’avait aidée à installer de nouvelles portes dans la maison.

Après le départ de la police et de son neveu, Tracy retourne dans sa chambre.

Elle s’assoit un instant sur son lit.

Puis elle lève les yeux vers la grille.

Elle ne dormira plus jamais dans cette chambre.

Ni cette maison.

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À propos de ce texte

Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.

Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.

Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.

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