
MOUVEMENT DÉTECTÉ — SALON — 03:17
Marianne, réveillée par l’horrible sonnerie Blue Ocean, distingue difficilement le message sous ses lourdes paupières.
Merde, qu’est-ce que c’est que ça, encore ? Le vendeur Darty a juré que ça ne se déclenchait pas pour les mouvements de chat. Mais Napoléon est tellement gros…
Elle appuie sur la notification, qui la renvoie automatiquement vers l’enregistrement en cours.
Salon vide.
Napoléon est debout, au milieu de la pièce. Il n’a pas sa tête des grands jours. Il a les oreilles baissées, l’œil alerte. Sa mine de matou contrarié.
À l’arrêt, il regarde le couloir.
Marianne active le son.
Silence.
Puis un très léger bruit. Comme le grincement d’une porte qu’on referme doucement.
L’écran devient noir. Pas de détection de mouvement, pas d’images.
—Tiens, je t’ai pris tes flocons d’avoine. Je sais pas comment tu peux bouffer ça. C’est du ragoût-toutou, lance Odile, sarcastique.
—Qu’est-ce que tu veux… !? C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour aller aux chiottes… rétorque Marianne. Dis donc, ma vidéo de surveillance s’est mise en route cette nuit. J’avais mon Napo, raide comme un i au milieu du salon, qui regardait un truc avec un air bizarre…
—Tu dirais pas plutôt rond comme un o ?
—Je te parle pas du léger surpoids de mon chat…
—… Léger, léger… ?!
—Mais d’une possible intrusion à mon domicile !
—T’as rien vu ?
—… Non…
—Bon bah ça va alors… ! Personne dansait la carmagnole dans ton salon en portant tes soutifs et en se faisant des rails de coke sur le dos de ton gros chat ?
—Bah non…
—Donc c’est rien… C’est Napoléon qui a fait le con, le parquet qui grince, c’est tout. Aucune raison d’interrompre ton séjour chez ta merveilleuse sœur que tu n’as pas vue depuis des semaines…
Marianne comprend. Odile sent leurs retrouvailles menacées par cette histoire.
—Non, non, bien sûr…
—Écoute, Nanou… T’as pas l’air bien depuis des mois.
Tu te plains que tu perds des trucs tout le temps.
Des machins changent de place, tes fenêtres se ferment toutes seules par enchantement… Te parler le matin pendant ton trajet au boulot me donne le privilège de connaître parfaitement la température de ta santé mentale. Et là, je dirais : pas bonne du tout. Tu es épuisée. Tu bosses sans arrêt. Ton unique lien social, c’est ton chat obèse qui a un nom de dictateur. Je me fais du souci pour toi. Pour une fois que t’es ici, tu peux pas essayer de te détendre et de profiter vraiment ? On n’a que trois jours !… Tu te rends compte ? Même pour un week-end, t’as dû acheter une caméra ? Tu deviens parano… Mais c’est normal. T’es en mode poisson rouge dans son bocal. Tu vois personne, alors tu focalises sur des conneries.
—Mais ch’te jure qu’il y a plein de trucs bizarres… Mon paquet de café était vraiment pas à sa place avant-hier… J’avais aucune raison de le mettre avec les produits d’entretien…
—M’enfin réfléchis ! C’est forcément toi. Ça peut pas être ton Napoléon… D’ailleurs, même lui, il devient maboul… tu te rends compte qu’il est sous antidépresseurs ? Un chat ?
Odile tape du pied en répétant « Un chat ? ». Elle ne se sent pas seulement menacée. Mais vraiment inquiète.
—Mais c’est juste pour vérifier que son truc de rester à fixer le placard toute la journée n’était pas de l’angoisse…
—Et alors ? Ça a changé ?
—Bah, là, il n’était pas devant… Il regardait… autre chose…
—Réfléchis un peu à tes choix de vie. Vous devenez fous, toi et ton chat…
MOUVEMENT DÉTECTÉ — SALON — 02 : 46
Blue Ocean retentit. Cette fois, Marianne se jette sur le téléphone immédiatement.
Napoléon traverse le salon en courant. Puis il se plaque contre le sol sous le fauteuil, comme prêt à bondir sur un assaillant.
On pourrait croire qu’il joue. Mais sa queue gonflée indique le contraire. Il a peur.
Trois coups très légers retentissent.
Pas à la porte d’entrée. Mais quelque part dans la maison.
Marianne est prise de panique.
Tant pis, elle téléphone à Laurent. Qui décroche aussitôt.
—Je suis désolée, Laurent, de t’appeler à une heure pareille. Je dois te réveiller ?
—Euh… oui, enfin, non, ça va… Qu’est-ce qui se passe ?
—Je suis navrée d’abuser. Tu m’aides déjà tellement. Mais comme tu n’as que trois pas à faire pour aller jeter un œil…
—C’est chez toi ?
—Oui. J’ai installé un système de détection de mouvement…
—Euh… Ah bon ?! T’as ça, toi ?
— Oui, enfin, surtout pour Napoléon qui reste bloqué devant son placard. Je voulais voir ce qu’il allait faire pendant mon absence.
— Tu veux que j’aille voir ?
—Oui, s’il te plait.
Marianne le regarde entrer grâce à la caméra.
Laurent inspecte la maison.
Salon.
Cuisine.
Couloir.
Il lui parle au téléphone en même temps.
— Y’a personne, Marianne.
Il montre les fenêtres fermées.
Appelle Napoléon.
Qui ne vient pas.
Lorsque Laurent s’approche de Napoléon, figé sous son fauteuil, le chat crache et s’enfuit.
— Toujours aussi con, ce matou, dit Laurent en riant. Allez, tout va bien ! Je retourne me coucher… Ça va ?
—Oui, merci, dit piteusement Marianne.
Après avoir raccroché, Marianne pense à Napoléon. Avait-il bougé entre le début de la détection et l’arrivée de Laurent ? Et si quelque chose — un animal — était passé par la fenêtre ?
Elle regarde à nouveau la vidéo.
Et… elle remarque quelque chose.
Avant que Laurent ne franchisse officiellement la porte d’entrée… la caméra l’avait déjà enregistré.
Seulement une fraction de seconde.
Une ombre au fond du couloir.
Une manche.
La même chemise claire que Laurent portait ensuite pendant son inspection.
Elle sent son sang se figer dans ses veines, en rembobinant.
2 h 51 : silhouette.
2 h 57 : Laurent ouvre la porte.
C’est lui.
Marianne pose le téléphone sur le lit. Ses mains tremblent trop pour le tenir.
Laurent était déjà chez elle lorsqu’elle l’a appelé.
Elle envoie à Laurent un nouveau SMS : « Merci encore. Je vais pouvoir dormir. »
Il réplique aussitôt par un cœur.
Marianne bouillonne. Elle pense à tous les messages échangés avec Laurent.
Inutile de les éplucher. Rien n’a jamais transparu jusqu’ici.
Les réponses seront forcément sur les vidéos.
Elle passe en revue tous les enregistrements effectués depuis l’installation de la caméra, il y a trois jours.
Elle repère une notification qu’elle avait ignorée. Vendredi midi. Lorsqu’elle était au travail.
Elle ouvre la séquence et découvre Napoléon qui fixe le couloir.
Que Laurent traverse tranquillement. Jusqu’au salon.
Pas de manteau. En chaussettes. Il semble chez lui.
Marianne reste quelques secondes en apnée, incapable de retrouver son air.
Elle contacte aussitôt la police.
Pendant sa mise en attente, Laurent lui téléphone.
Elle ne décroche pas.
Il rappelle.
Puis un message :
« Ça va mieux ? »
Musique du répondeur du commissariat.
Deuxième message :
« Tu devrais essayer de dormir. »
Les aigus de la mélodie sont comme des coups de lame de rasoir dans les tympans de Marianne.
Un troisième :
« Tu regardes encore les vidéos ? »
Et la terrifiante voix robotique « Veuillez patienter. Nous allons donner suite à votre appel. » En boucle.
Puis un de plus :
« Je peux t’expliquer ».
Combien de personnes sont mortes en écoutant ce répondeur ?
« Je ne t’ai jamais fait de mal ».
Que pourrait-il faire à Napoléon ?
« Tu crois vraiment que c’est toi qui as retrouvé tes clés le mois dernier ? »
« Tu oublies tellement de choses. Il fallait bien que quelqu’un s’occupe de toi. »
À partir de là, elle comprend tout.
La fenêtre.
Le café.
La facture qu’elle pensait avoir payée. Tout.
Il « l’aide ».
Depuis longtemps.
Les policiers arrivent chez elle.
Marianne regarde sa propre maison en direct, depuis le lit, avec sa sœur, sur son téléphone.
Ils fouillent.
Rien.
Laurent n’est plus chez elle.
Chez lui non plus.
Puis Napoléon apparaît.
Il va devant le placard.
Miaule.
Gratte.
Un policier ouvre. Il jette un œil au contenu et semble prêt à refermer.
Jusqu’à ce que Napoléon se glisse dans le placard.
Le policier pousse quelque chose au fond, puis tombe à l’intérieur de tout son long.
Marianne et sa sœur crient toutes deux d’effroi.
Marianne apprend le lendemain matin qu’une ancienne porte, murée de son côté, était toujours accessible depuis la maison mitoyenne.
Laurent n’a jamais eu besoin de ses clés pour rentrer chez elle. Sa maison a toujours été le prolongement de la sienne.
Le policier a indiqué à Marianne que ce qui l’a le plus frappé lors de sa perquisition est la découverte de la chaise. Elle était là, placée face à la porte secrète.
Quelques jours plus tard, Laurent est retrouvé et arrêté.
La première décision de Marianne est de faire condamner ce sordide passage et de changer sa serrure. Après quoi, elle rentre enfin chez elle.
Pour la première fois depuis des mois, elle sait que personne ne peut entrer. Elle ne se sent pas tout à fait bien, mais « tente le coup », comme le lui a conseillé Odile. Retrouver une autre maison de ce standing, et à ce prix, est de l’ordre de l’impossible.
Napoléon reprend ses habitudes.
Le soir, elle se couche.
Le matou vient contre elle.
Elle éteint.
Quelques secondes.
Puis le chat se redresse.
Oreilles pointées.
Marianne sourit dans le noir.
— C’est fini, gros minou.
Mais Napoléon ne regarde pas le couloir.
Il regarde le placard de sa chambre.
Blue Ocean retentit.
MOUVEMENT DÉTECTÉ — SALON — 23:48
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À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.
Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.
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