
La première lettre est arrivée chez les Lemoine un mardi matin.
À midi, tout le village savait ce qu’elle contenait.
Amélie, derrière le comptoir du café du centre de Bouteville, n’aurait pas pu échapper à la déflagration même si elle l’avait voulu.
C’est forcément chez elle que Bertrand Lemoine s’est réfugié pour boire un petit remontant après la conversation houleuse avec sa femme.
Forcément devant elle que tous les habitués ont discuté de la lettre « du corbeau » avec Bertrand.
Forcément auprès d’elle qu’ils ont cherché du réconfort.
Amélie a souri intérieurement. S’est dit tout bas que c’était bien fait pour Bertrand. Sa relation avec la mère Dubreuil était connue de tout le monde depuis bien trop longtemps. Elle aurait bien misé sur le père Dubreuil pour avoir tout balancé. Passer par une lettre anonyme, c’était bizarre, mais, après tout, pourquoi pas ?
Le vendredi, ce n’était plus une, mais sept lettres qui avaient secoué la petite ville.
L’une d’elles accusait le président de l’association des boulistes d’avoir détourné l’argent des adhésions pour se payer une véranda. Une autre désignait Jérôme, le pompier, comme le responsable de l’empoisonnement des cinq chiens de sa résidence. Celle du matin était dirigée contre le maire : il aurait alloué abusivement le marché de l’entretien des espaces verts de Bouteville contre un 4×4 noir rutilant.
La ville était à feu et à sang. Le troquet d’Amélie ne désemplissait pas. Des larmes, des cris, des rires.
Beaucoup prétendaient que c’étaient des conneries. Hurlaient au corbeau malfaisant qui voulait nuire à l’esprit de Bouteville. Qu’il ne fallait pas se laisser détruire par cette haine mensongère !
La seule lettre qui avait été exposée était celle de Bertrand Lemoine. Sans doute parce que c’était la première. Personne n’avait montré les suivantes. Certains en avaient parlé. D’autres non, uniquement relatées par des témoins.
Quand Bertrand a été mis à la porte par sa femme, les larmes et les rires ont commencé à s’éteindre.
Le grand moment de bascule est arrivé après.
Quand les gendarmes sont repartis de chez le maire au volant du 4×4 noir, le lundi suivant. Lors de leur passage devant le café, tout le monde s’est tu, abasourdi.
Cela voulait dire deux choses : les informations du corbeau étaient vraies. Cha cun pouvait être sa cible.
Dans ce village, quelqu’un savait.
Une fièvre s’est alors abattue sur la ville. Chacun guettait le facteur et vidait la boîte avant son conjoint. Le troquet ne se remplissait qu’une fois la tournée du courrier terminée. Les discussions n’étaient plus que conjectures sur l’identité du corbeau. On essayait de recouper les liens entre les destinataires des lettres et de deviner qui avait pu être au centre de toutes ces informations.
Les conversations s’arrêtaient quand quelqu’un entrait dans le café. Puis les supputations reprenaient.
Le vieux Roger est venu parler à Amélie un soir :
— C’est toi le corbeau ! Qui veux-tu que ce soit d’autre ? Tu es la seule à tout voir ici… Tu peux me le dire à moi. Je te dénoncerai pas.
Pauvre Roger. S’il savait…
À partir du mercredi, une nouvelle vague de lettres est arrivée.
Les contenus n’ont plus été divulgués. Ou alors en pointillés. À voix basse et honteuse.
On a compris qu’Étienne avait appris quelque chose de grave sur Roger, son beau-père, quand il lui a versé un verre de rouge sur la tête, comme ça, dans le café, sans prévenir. Cela devait concerner Françoise, sa femme. Roger n’a rien répondu. Il est juste rentré chez lui silencieusement.
Amélie n’avait encore rien reçu pour elle.
Elle a compté : au moins vingt-trois maisons avaient été touchées en quinze jours. Avec les sept nouvelles lettres dont elle avait entendu parler lors de la troisième semaine, cela faisait trente. Les voisins de gauche. Ceux de droite. Même une femme de 82 ans. Mais elle, non.
Dès qu’arrivait le milieu de matinée, son cœur battait la chamade. Il était comme un oiseau qui voulait s’échapper de sa cage sans y parvenir. Le moment où le postier lui tendait son courrier était une torture. Le rapide passage en revue des enveloppes l’avait jusqu’ici toujours rassurée. L’oiseau pouvait se reposer. Elle retrouvait son calme et son service.
Mais le jeudi de la troisième semaine, l’ambiance a tourné.
Roger a demandé d’une voix forte à Amélie, devant tous les clients qui se sont retournés :
— Et toi, qu’est-ce qu’il t’a écrit ?
— Rien, a murmuré Amélie.
Silence complet dans le troquet.
— Toujours rien ? a insisté Roger.
Amélie a senti immédiatement ce que tous pensaient. Pourquoi était-elle épargnée ? Roger a dit d’un ton sarcastique, en s’adressant à la salle :
— On l’a peut-être trouvé, notre corbeau.
Quelques rires.
Amélie a compris qu’elle était devenue suspecte précisément parce qu’elle était innocente.
Si bien qu’elle en est arrivée à un sentiment contradictoire : elle désirait être comme les autres, victime du corbeau, tout en étant terrifiée par ce qu’il révélerait. Le savait-il ?
Deux jours plus tard, c’est la première chose qu’elle a vue dans la main du postier.
Cette fois, l’oiseau s’est envolé de sa cage, tant et si bien qu’elle s’est laissée tomber à une table du café, détrônée de son comptoir. Elle ne tenait plus sur ses jambes.
Cette enveloppe était la preuve de son innocence : si elle la montrait, plus personne ne pourrait prétendre qu’elle était le corbeau. Mais le contenu pouvait littéralement bousiller sa vie. Elle le savait.
Le courrier était là. Blanc. Impeccable.
Son prénom.
Écriture identique à celle aperçue chez les autres.
Elle l’a regardé longuement.
Elle est même retournée chercher son café, qu’elle n’avait pas fini. L’a siroté lentement, en tête à tête avec le papier qui pouvait mettre définitivement fin à son existence telle qu’elle la connaissait depuis 20 ans.
Puis elle l’a ouvert.
En jolies lettres liées avec de belles boucles pour les O et les A :
« Toi et moi savons qui se trouve dans le mur de ta cave. »
Amélie a glissé sa mèche derrière l’oreille et a longuement fixé les feuilles des arbustes du parvis de la mairie, qui dansaient au rythme du vent qui les caressait.
Puis elle a traversé la salle du café avant l’arrivée des habitués, une fois la tournée du postier terminée.
Elle est allée derrière le comptoir. A brûlé une allumette, puis a mis le feu à l’enveloppe et à son contenu. Elle a regardé les flammes bleutées consumer avidement le papier dans l’évier jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus que des cendres.
Elle préférait rester un corbeau plutôt que de devenir une meurtrière.
Tant qu’elle le pourrait.
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À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.
Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.
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