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Témoins du mal

Témoins du mal histoire des Chroniques Intimes mathilde du Val

Meredith sent ses forces l’abandonner sur le sol rugueux et puant du van.

Quand elle passe sa langue au coin de sa lèvre, elle goûte encore le sang. Son nez hurle de douleur. Ses yeux sont des cloques. Ella gémit quelque part près d’elle.

Le van roule.

Trois jours.

Voilà trois jours qu’elle lui ment.

« File-moi ton numéro de carte bleue ou je te crève ! »

Ces mots résonnent encore dans sa tête, comme le vieux refrain d’une musique qu’on ne supporte plus.

Elle se revoit trois jours auparavant. Au petit matin du premier jour de la nouvelle année 2008. Elle ne pouvait pas être au meilleur endroit : elle se tenait là, avec sa fidèle Ella, au pied du trail qui allait la mener au sommet de Blood Mountain, le plus haut pic des Appalaches de Géorgie.

La montagne de sang. Sinistre présage.

Elle ne regrettait pas le sacrifice du réveillon. La soirée promettait pourtant d’être fameuse chez Dorothy. Mais elle avait besoin de ce temps pour elle. La fin d’année avait été un long tourbillon de boulot à finir, de cadeaux à acheter, de plats à cuisiner. Tout ce qu’elle aime. Mais pour cette fin d’année 2007, tout avait été trop : le rythme, les gens, la fatigue. Et puis elle n’était pas encore remise de sa rupture avec Julian. Il lui fallait un temps pour elle et pour Ella.

Et ce temps, c’était en haut de Blood Mountain qu’il allait se dérouler.

« Quel gentil chien ! » Ses tout premiers mots. Prononcés lorsqu’Ella avait reniflé son chien.

— C’est une chienne. Ella, avait-elle répondu, souriante.

Il avait un air un peu bizarre. Crâne chauve. Peau tannée. Silhouette sèche et puissante. Sa lèvre du bas rentrait étrangement à l’intérieur de sa bouche. Ses S étaient prononcés pfff. Sapes crades. Mais qui était classe en trail ?

— Le mien, c’est Dandy. T’as vu, ils s’entendent bien. C’est une labrador ?

— Oui.

— Toute noire ! Elle va bien avec mon rouquin.

— Golden retriever ?

— Dans le mille !

Il riait comme un dément. Si bien que Meredith avait découvert sa bouche vide de dents. Un trou béant. Ça lui avait fait drôle. Elle ne sentait pas ce monsieur. Trop nerveux. Empressé de parler. Trop familier.

— Moi, c’est Gary. Et toi ?

— Euh… Meredith.

Est-ce qu’elle aurait dû lui donner son prénom ? Est-ce que ça avait changé quelque chose qu’elle lui ait donné son prénom ?

Il avait insisté pour marcher avec elle.

« Les chiens s’entendent si bien. »

Il lui avait posé plein de questions. Sur Ella. Sur elle. D’où elle venait. Où est-ce qu’elle repartait. Qui elle retrouvait. Trop de questions. Elle aurait dû comprendre. Au lieu de ça, elle avait fini par le trouver pas si désagréable. Bizarre, oui. Après tout, les hikers avaient tous un petit grain. Fallait en avoir un pour vouloir se barrer seul en haut des montagnes. Mais pas si désagréable.

Et puis, il l’avait presque touchée avec son histoire de chien perdu, qu’il avait mis des mois à retrouver. Qu’il ne vivait que pour Dandy. Que c’était le chien de sa vie. « Un homme qui aime les chiens n’est jamais complètement mauvais », se disait-elle.

Bougre de conne.

Ou pas.

Elle avait toujours fait confiance. Donné une chance. Même aux gens bizarres. Ils l’avaient souvent déçue. Comme Julian. Mais elle s’en remettait. Et elle avait Ella. Et les montagnes.

Mais, cette fois, elle a beau essayer de rebondir, elle n’y arrive pas.

Elle n’a plus de force. Elle est plaquée au sol.

Et puis elle avait pris de l’avance. Elle avait réussi à s’en défaire.

Moins parce qu’il était bizarre que parce qu’elle voulait être seule. Avec sa chienne. Et les Appalaches. C’est pour ça qu’elle était là. Et puis il marchait moins vite qu’elle. Elle voulait tracer. Elle ne serait jamais revenue à temps pour la fin du week-end sinon.

Son nez lui fait mal. Il est cassé, c’est à peu près sûr. Mais elle n’arrive pas à bouger sa tête suffisamment pour qu’elle ne repose plus dessus.

Son nez.

C’est la première chose qu’il lui a cassée. Lorsqu’il a surgi de derrière l’arbre tout en bas.

Elle ne s’y attendait pas.

« File-moi ton numéro de carte bleue ou je te crève ! »

Meredith avait mis du temps à comprendre ce qui se passait. Elle avait même cru qu’il blaguait au début. Mais non. Il était sérieux.

« File-moi ton numéro de carte bleue ou je te crève ! »

Elle l’a entendue tellement de fois, cette phrase. Encore et encore.

Elle avait réussi à lui prendre son couteau, puis sa barre de métal.

Elle avait essayé de rendre coup pour coup.

Le craquement sinistre de son nez avait fait trembler tous les os de sa tête. Elle ne sait même plus s’il avait fait ça avec son poing ou avec autre chose. Elle ne compte plus. Y’a plus rien à compter.

Ça devait être quand son nez avait craqué qu’elle avait compris qu’elle allait mourir.

Exactement au même moment, elle avait su qu’elle allait se battre. Il y avait un feu qui avait jailli de l’intérieur d’elle. Si brûlant qu’elle était certaine qu’elle l’emmènerait dedans avec elle.

« O.K. pour mourir, mais Gary, je t’emmène avec moi. »

Meredith entend encore les aboiements d’Ella résonner tout autour d’eux.

— Ella !

Elle aurait voulu qu’elle parte. Qu’elle coure. Qu’elle ne s’approche surtout pas de lui.

Tout ce que Meredith avait pu lui mettre, elle lui avait mis. Elle lui avait rendu tout ce que ses muscles, sa chair, ses os avaient pu lui permettre de rendre. Elle l’aurait assommé d’un battement de cœur si son corps avait été à la hauteur de sa volonté.

Mais il est trop fort. Trop vicelard. Trop implacable.

Il est là pour la tuer. Sinon il n’aurait pas frappé comme ça. De façon si définitive.

Le viol aussi.

Sa violence est si massive et dévorante qu’elle se sent engloutie.

Précipitée au fond et incapable de se relever.

« File-moi ton numéro de carte bleue ou je te crève ! »

Vient-il encore de le dire ou est-ce dans sa tête ? Croit-il encore qu’elle va le lui donner, ce foutu code ?

Il pense qu’il la tient.

Mais Meredith a compris.

Tant qu’il n’a pas le bon numéro, il a besoin d’elle.

— 4. 7. 2. 9.

Faux.

Il revient.

Elle encaisse sa colère.

— Je te jure que c’est le bon.

Il repart.

Encore.

Elle ne peut plus le battre avec ses poings.

Alors elle se bat autrement.

Avec quatre chiffres.

Pendant trois jours, Meredith Emerson a résisté à Gary Hilton par tous les moyens qui lui restaient.

Elle s’est battue avec son corps.
Avec sa tête.
Avec ses mensonges.

Le 4 janvier, Gary Hilton a tué Meredith.

Puis il a abandonné Ella. Il n’a jamais réussi à la tuer.

Alors que toute la famille et les amis de Meredith étaient à sa recherche, aidés par la police en état d’alerte, les enquêteurs ont découvert les affaires ensanglantées de Meredith dans une benne. Et, de l’autre côté de la route, Ella errant sur le parking d’un supermarché.

Gary Hilton a été arrêté alors qu’il nettoyait les traces de son crime dans son van.

Dandy a été placé en refuge.

Pour venger Meredith, des gens ont menacé Dandy. Ils voulaient faire souffrir Hilton, qui, en dépit de tout, aimait réellement son chien. Une enquêtrice du bureau de son avocat l’a finalement recueilli. Elle l’a rebaptisé Danny.

Ella, quant à elle, a rejoint la famille de Meredith.

En son souvenir, les amis de Meredith ont créé l’association Right to Hike pour promouvoir la sécurité des randonneurs et ont organisé pendant des années l’Ella’s Run, une course du souvenir, là où Meredith promenait le plus souvent sa chienne.

Aujourd’hui encore, des gens courent avec leur chien en souvenir de Meredith.

Hilton a dit plus tard qu’il avait réussi à établir avec les chiens un lien qu’il n’avait jamais établi avec les humains. Des humains qu’il a tués à de nombreuses reprises. Devenant ainsi le tristement célèbre « National Forest Serial Killer » des États-Unis.

Deux chiens ont un jour gravi Blood Mountain.

Témoins du pire.

Sans en être responsables.

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À propos de ce texte

Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.

Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.

Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.

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