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Un matin, tout était noir

Un matin, tout était noir une histoire des chroniques intimes de Mathilde du Val

Toshiyuki ?

—Je suis là.

— Allume la lumière.

— Elle est allumée.

—Les rideaux alors ! Ouvre les rideaux, s’il te plait !—Ils sont ouverts.

—Tu veux dire que tu y vois clair ?

—Oui. 

—Mais…Moi… Moi… je n’y vois rien ! hurle Yasuko.

—Attends ! Tu es peut-être encore un peu étourdie par le sommeil…

—Mais non ! Je frotte mes yeux, ils sont ouverts. Je sens mes paupières battre et tout reste noir ! Qu’est ce qui m’arrive ?!

Yasuko pleure. Elle continue de se frotter les yeux et de fixer le vide. Toshiyuki comprend que quelque chose se passe. 

—Reste assise, Yasuko. Je vais te chercher des vêtements. Nous allons tout de suite voir le docteur. C’est sans doute passager. Mais il faut vérifier.

Toshiyuki aide sa femme à s’habiller. Il essaie de garder une voix pleine et assurée malgré le regard perdu de sa femme, et les larmes qui trempent la blouse qu’il vient de lui enfiler.

Tout ira bien. Il y a forcément une explication. 


— Toshiyuki ?

— Je suis là.

—Où « là » ?

—Dans la cuisine. Rejoins-moi. 

—Mais j’ai oublié…

—Rappelle-toi, Yasuko. Du fauteuil, tu fais trois pas à droite, tu tends le bras pour sentir le buffet que tu longes et tu arrives juste à l’entrée de la cuisine. Viens, je te dis.

Yasuko se lève et exécute les trois pas en tremblant, comme si elle marchait sur des œufs. 

— 1, 2, 3, compte Toshiyuki. Maintenant, touche le meuble.

Dans un mouvement trop vif, elle heurte un cadre photo qu’elle fait tomber. Elle s’effondre en pleurant.

—C’était notre photo de mariage ?

—Oui, ne t’inquiète pas. Je sais où trouver un verre de remplacement. La photo n’est pas abîmée. J’aurais dû la changer de place, c’est de ma faute.

—Mais tu sais très bien que ce n’est pas de ta faute ! C’est de la mienne ! Ta femme est devenue inutile. Une aveugle qui casse tout. 

Puis elle avoue, à genoux, par terre :

Je n’ai pas envie de vivre comme ça.

Toshiyuki ramasse le verre brisé. Il reconduit Yasuko à son fauteuil en posant la radio sur ses genoux. 

—Tout ira bien. Il y a toujours une solution. 

Après un silence et le trop-plein de larmes versé, elle entend les bottes de son mari claquer le sol, comme lorsqu’il vient de les enfiler. Puis elle entend la porte du jardin grincer.


— Toshiyuki ?

Silence.

Comme tous les jours, Toshiyuki n’est pas là. Il passe ses journées dehors. 

En bottes. 

Dans le jardin.

Elle entend une bêche, une brouette, des livraisons, des inconnus. Il revient couvert de terre.

Yasuko le sait parce qu’elle reconnaît l’odeur de l’humus frais sur ses mains.

— Qu’est-ce que tu fais toute la journée dans ce jardin ? s’agace Yasuko.
— Je prépare le printemps.

—Tu as raison. Il faut que la maison te plaise. Que tu t’y sentes bien. Je… Je ne serai bientôt plus là, Toshiyuki.

—Tu es aveugle, Yasuko. Tu ne vas pas mourir.

—Non, mais je vais partir. J’ai obtenu ma place à l’Institut. Ils ont appelé tout à l’heure. J’y serai admise en juin.

—Ah… à l’institut ? demande Toshiyuki avec la voix tremblante.

— Oui, tu n’auras plus à t’occuper de moi.
— Ce n’est pas ce que je veux.
— Mais c’est ce que moi, je veux.

Il la regarde, assise dans son fauteuil, derrière ses grandes lunettes noires qu’elle ne quitte plus. Les deux mains appuyées sur sa canne, le hochement de tête décidé de Yasuko appuyant sa dernière phrase arrête net toute discussion.

Il renfile ses bottes et retourne au jardin.


— Toshiyuki ?

Silence.

Yasuko se réveille. Seule. Encore. Il n’est pas là. 

Mais il y a autre chose. Quelque chose d’inhabituel. 

Des voix résonnent près de la maison.

Yasuko trouve seule le chemin de la porte. Elle connaît maintenant la maison par cœur.

Elle écoute.

Beaucoup de voix.

De toute sorte.

Elle ne sort plus depuis des mois. Ne veut plus parler à personne.

Mais… toutes ces voix inconnues l’intriguent. 

Elle entrouvre la porte. 

Elle sent, d’abord.

Ce parfum. Cette odeur sucrée, douce et profonde à la fois. Une caresse sur son visage. Une bouffée de printemps dans ses narines et dans son ventre. 

Cela fait surgir les couleurs dans la mémoire de Yasuko.

Une aquarelle de roses : des vagues pastels dans une mer de fuschia intense. 

Un insecte bourdonne près d’elle. Au déplacement du son, elle imagine l’abeille rebondir et virevolter près d’elle dans cet océan apaisant. 

Puis il y a les conversations. 

La voix de Toshiyuki, enthousiaste, qui parle du nombre de plants de shibazakura qu’il a plantés. Des questions enjouées sur les variétés, l’origine, la date de floraison, l’entretien…

Et ces ponctuations régulières : « que c’est magnifique ! ». « Un vrai paradis ». « C’est merveilleux ».

Une petite fille s’approche.

— On dirait que toute la colline est devenue rose.

Yasuko franchit le seuil. Elle s’accroupit en effleurant les fleurs.

—Ce sont les plus belles que j’aie jamais vues, dit l’enfant en sautillant dans l’allée. 

Les plus tendres que j’aie jamais senties. Les plus vivantes que j’aie jamais entendues, murmure Yasuko.


— Toshiyuki ?

— Oui.

—Qui était-ce au téléphone ? 

—L’institut… Ils confirment l’annulation de ta réservation. C’est vrai, Yasuko?

—Oui…

Toshiyuki ferme les yeux. Sa main tremble autour du combiné.

—Rejoins-moi dans le jardin, parvient-il à répondre.
— Il y a déjà du monde ?
— Pas encore.
— Alors attends-moi.

Yasuko marche seule jusqu’à l’entrée.

Passe le seuil de la porte. 

Puis déambule dans le jardin. 

Au fil des printemps, des milliers de visiteurs emprunteront ces allées.

Yasuko les accueillera dans le jardin de Miyazaki et leur parlera de la magnifique couleur des shibazakura plantés pour elle.

Des fleurs qu’elle ne verra jamais.

Mais qui lui auront rendu le monde.

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À propos de ce texte

Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.

Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.

Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.

Tous les autres textes sont ici : https://chroniquesintimes.com/tous-les-ecrits-chroniques-intimes/

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