
Reste tranquille, mon lapinou…
Reste tranquille. Encore trois jours de nettoyage. Ça devrait suffire. Tu retourneras dans ta plaine juste après. Mais tu couperas pas à l’injection d’antibio avant de partir.
Je remets précautionneusement le pépère dans sa cage. Il me connaît assez pour ne plus se débattre frénétiquement comme au début.
— Quelle pluie ! C’est torrentiel. Au moins, celle-là, tu l’auras pas prise sur la tête, mon coco !
Après avoir refermé la grille, je découvre sur mon portable que Max m’a appelé cinq fois. Cinq fois ! Avec toute cette pluie sur le toit, je n’entends plus rien. Mais qu’est-ce qu’elle me veut ? Elle est dingue.
J’ouvre le texto qu’elle vient d’envoyer : « CRUE EN COURS !!!! ». Je regarde par la fenêtre. Le refuge est cerné par les flots côté rivière. C’est encore au sec sur la pente, au-dessus.
Tout à coup, un bruit terrifiant.
La rivière n’est plus rivière. C’est un mur d’eau qui s’abat sur le bâtiment. Les animaux hurlent.
Renards, rapaces, sangliers, lièvres, perroquets, chevreuils… Tous.
Mon cerveau me crie : tire-toi. Va te mettre à l’abri. Ils sont foutus.
Je cours.
J’ouvre.
Tout ce qui peut être ouvert est ouvert.
La plupart des animaux fuient à toute vitesse vers les hauteurs.
D’autres restent sur le rebord de leur cage, piégés.
J’ai de l’eau aux chevilles.
Je tombe entre les volières des rapaces. Je me relève. Eux, ils vont pouvoir y aller, sauf le vieux vautour avec l’aile cassée. Je ne réfléchis pas. Je le prends et cours vers la porte pour le lancer là où c’est encore sec. Mon éclopé se laisse faire. Il pèse une tonne. Je regrette la façon dont je le balance, mais je n’ai pas le temps d’y penser plus d’une microseconde.
Impossible de faire marcher ma tête. Je ne peux fonctionner qu’à vue.
Le quartier des lièvres est vide. Sauf celui avec la patte en attelle. Je le prends. Il me mord. Normal, il vient d’arriver. Tant pis pour la douleur. Je ne la sens même pas.
Puis je l’envoie voler sur la hauteur, là où c’est sec. Je ne vérifie pas comment il se rattrape. Tout va trop vite.
Pars. Maintenant.
Les renards peuvent nager. Je les laisse sortir de leur cage seuls. Sauf celui avec le bassin fêlé. Celui-là, je dois aller le poser.
J’ai de l’eau aux genoux.
C’est encore possible. Il ne me mord pas. Car il a trop peur. Il ne pense qu’à atteindre le rebord. Ses pattes valides pédalent bien avant de toucher le sol sec.
J’y retourne.
Les perroquets se sont tous envolés après l’ouverture des grilles, à l’exception de celui à l’aile fracturée. Il est resté prostré sur son perchoir. Je le saisis sans manière et le pose sur la branche de l’arbre le plus proche de la porte d’entrée. Si tout se passe bien, il m’attendra là bien sagement. Peu de chance que l’inondation monte jusque-là.
L’eau est à mi-cuisse.
Je prendrai les caisses les plus hautes en dernier. Ils sont en sécurité pour l’instant.
Je me jette sur les petits rongeurs qui, eux, sont en grave danger.
J’empoigne les cages entières et les pose au sec. Je dois faire huit bons mètres pour y parvenir. Je saisis deux blocs à la fois. Ça va.
Je laisse le chevreuil immobilisé. Il ne peut pas marcher. A peu de chances de survie. Il a le bas du corps immergé et pousse des râles lugubres.
Je finis les rongeurs. J’attrape mon cabas de courses dont j’envoie valser le contenu et je prends toutes les tortues que j’empile une à une à l’intérieur comme des boites de conserve.
L’eau atteint le haut de mes cuisses.
Mes pas sont retenus par les flots, devenus très puissants.
Sauve-toi. Tout de suite.
Je balance le sac le plus loin possible.
J’aperçois Max qui remonte les rescapés en lieu sûr. Je suis soulagée de voir que je ne suis plus seule.
Tant pis, j’attrape le chevreuil. Il est lourd. Mais je ne peux pas le laisser là. Je ne peux pas.
Max l’empoigne et le serre fort contre elle.
En revenant, je sens que le courant est désormais tellement fort que je peine à tenir debout.
Je suis immergée jusqu’à mes hanches.
J’entends les cris de Max qui m’ordonnent de sortir.
Je passe les cages en revue. Elles sont toutes vides.
Il n’y a plus que lui.
Fichu Isidor.
Fichu porc-épic.
Les gants que j’enfile habituellement pour le saisir ont été emportés.
Merde.
L’eau le recouvre aux trois quarts.
Il est bloqué. J’ai oublié de le libérer.
Si je le prends, pourrai-je encore en sauver d’autres après lui ?
Je retire le couvercle.
Isidor panique.
J’hésite.
Puis je le serre contre moi. Il me transperce. Les mains, d’abord. Puis les bras. Et mon poitrail au travers de mon pull.
L’eau est à ma taille.
Je vais mourir.
Max crie des mots que je ne comprends pas.
Je vois le sang du haut de mon corps s’évaporer dans les flots, en nageant. Ne sens aucune douleur. Je tremble. Enfin, je n’en suis pas sûre.
Je retourne dans le bâtiment. Beaucoup de choses flottent. Des outils, des boites, des bouteilles de n’importe quoi.
Je ne sais plus s’il en reste.
J’essaie de recompter, mais je n’y arrive pas. Ma tête est bloquée.
En vérifiant la salle, je ne vois que des cages vides.
Et là, je me souviens des chauves-souris. Il y en avait deux, au-dessus de la commode. J’examine le meuble ; elles y sont toujours. Je fonce. Ou plutôt, je nage.
Je les ramène.
Il n’y en a plus. Je pense qu’il n’y en a plus.
Le lendemain matin, l’eau s’est retirée.
J’ai vérifié. Toutes les cages sont vides. Aucun animal ne s’est noyé. Aucun. C’est la seule chose qui m’a empêchée de dormir toute la nuit.
La seule chose qui me soulage ce matin.
Je regarde mon refuge détruit.
Mes bras, couverts de blessures désinfectées et bandées, sont engourdis et douloureux.
Max me dit en contemplant le désastre :
— Tu es dingue. Tu aurais pu mourir.
Croit-elle que je l’ignore ?
Est-ce que j’ai bien fait ? Cela valait-il le coup d’y rester pour eux ?
Libérer des animaux enfermés plutôt que sauver ma propre vie ?
Ça me laisse un sale goût dans la bouche.
Je sais que je devrais répondre : je ne recommencerai jamais.
Mais je regarde le refuge. Ce serait mentir.
Je recommencerais.
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À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.
Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.
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