
Camille l’aperçoit tout de suite.
Là, de la fenêtre de sa cuisine.
Là, d’où elle contemple habituellement son potager le matin, thé vert à la main.
Mais cette fois, elle balance son mug sur la table, et manque de tomber à la renverse en passant la porte, le pied pris dans le tapis.
Elle s’agenouille près de sa rangée de carottes et n’arrive pas à le croire.
C’est bien elle.
Chabada, la chatte de la voisine.
Ses grands iris bleus, son pelage blanc et la tache noire sur son nez ne laissent aucun doute sur son identité.
La tête posée droite, intacte, les yeux braqués vers sa fenêtre de cuisine.
Le cou sectionné à ras de mâchoire.
Le regard de la petite victime semble concentrer toute l’horreur et la douleur de ses derniers instants.
Camille n’ose pas la toucher. Elle n’arrive qu’à pleurer, en se tenant son propre cou, pour être bien certaine que tout est à sa place, au moins chez elle.
Elle aimait bien Chabada, surtout depuis qu’elle l’avait nourrie aux vacances de printemps.
L’heure suivant la macabre découverte, elle réussit enfin à mettre la misérable tête dans un sac et à aller sonner chez Lisbeth. Après l’effondrement inévitable à l’annonce de la nouvelle, Lisbeth l’enterre près du cerisier, le coin favori de Chabada, les larmes plein les joues. Elle préfère que Camille soit là, pour donner un peu plus de solennité à l’instant.
Puis elles boivent un nouveau thé, à l’ombre de ce même cerisier, essayant de retracer et comprendre les événements qui ont mené à cette tragique situation.
Camille se dit qu’une vie de gentil chat écourtée, c’est triste. Mais qu’une vieille femme seule qui perd son unique compagnie féline, c’est encore plus triste.
Elle rentre dépitée pour un week-end lugubre, sans oser jeter le moindre œil par la fenêtre de sa cuisine.
Mais c’était sans compter sur les nouvelles de la semaine suivante. Et de celle d’après.
Six.
Pas moins de six chats sont retrouvés décapités en quinze jours dans le pâté de maisons.
Et d’autres, encore, alentour.
Les groupes Facebook de la ville, de la mairie, de l’école, du journal sont noircis de portraits de félins disparus, de condoléances appuyées et d’appels à la torture contre l’ordure qui est derrière tout ça.
« Pourquoi s’en prendre à nos pauvres chats ? Qui a égorgé Milou ?
Après nos chats, à qui le tour ?
Mais qui se cache derrière le tueur de chats de Croydon ? Je l’étriperai comme il a étripé mon Rocky ».
Certains noms ont été proposés, y compris celui du chirurgien indigné qui se trouve à deux rues de chez Camille.
Le maire a appelé au calme après avoir précisé que la police a été chargée de déterminer l’éventuelle source criminelle de ces actes odieux. Il a demandé à ce que les enfants soient rentrés pour 20 h « au cas où ». Et annoncé qu’une récompense de 1000 livres serait remise à quiconque donnera des informations permettant d’identifier le responsable.
Rien qui n’apaise la foule, au vu du raz-de-marée de commentaires déferlant sur le profil du maire.
Pourtant, Camille, elle, sait.
L’identité du catkiller ne fait aucun doute pour elle.
Et elle est bien déterminée à le coincer.
Pour Chabada.
Pour tous les autres chats torturés.
Les enfants, qui seront forcément ses prochaines cibles.
Les vieilles dames endeuillées.
Et pour ses carottes, qu’elle n’arrive plus à regarder en face.
C’est Terrence.
L’ignoble Terrence.
L’employé d’abattoir retraité du bout de la rue.
Celui qui ne dit jamais bonjour.
Qui est gris, rempli de bière et toujours avachi, debout quand il marche sur le trottoir comme assis dans sa voiture.
Lisbeth est certaine, aussi, que c’est lui.
Ses allées et venues à la tombée de la nuit ne font aucun doute. Ses grands sacs poubelle ne cachent plus rien.
Camille veut juste le prendre sur le fait, avec un ou deux bons clichés, avant d’appeler la police.
Elle ne sait pas comment elle supportera les cris du chat qu’il transportera. Donc, elle prévoit une bombe lacrymogène dans sa poche pour asperger le monstre et libérer le malheureux, avant que le dangereux catkiller ne commette son forfait.
Elle se planque derrière sa haie, à la tombée de la nuit, entre chien et loup, heure à laquelle elle et Lisbeth observent chaque jour Terrence défiler dans la rue, muni de son sac poubelle morbide.
À son passage, elle compte jusqu’à dix et s’élance à sa poursuite, arme et téléphone en main.
Elle le talonne discrètement jusqu’à la forêt.
Aucun bruit de chat.
Arrivée à la lisière, elle se cache derrière un buisson et le suit des yeux.
À son grand étonnement, il balance son sac derrière un arbre et repart aussitôt. Elle s’attendait à autre chose pour sa première filature du catkiller.
Elle le scrute : il se dirige vers leur quartier d’un pas décidé, les épaules toujours aussi tombantes.
Alors elle bondit sur le sac où elle trouve sans surprise un chat tigré mort, raide, le flanc ensanglanté. Rien n’est coupé. Ni tranché. Rien n’est donc prouvé.
Puis elle se retourne et découvre ce qu’elle n’avait pas pu apercevoir de derrière son buisson : une pelle et une bêche sont là, appuyées contre l’arbre. Par terre, dans la clairière, un grand nombre de monticules de terre, bien distincts les uns des autres. Des petites pierres, des branches, des brins de fleurs fanées posés sur la plupart.
C’est un cimetière, pas un charnier.
Camille rentre chez elle, troublée.
Et si, en réalité, Terrence ne tuait pas les chats ?
Et si, au contraire, il leur rendait hommage ?
La nuit tombée, mug de camomille à la main, impossible de dormir. Elle regarde son jardin à la lueur de la lune. Elle se sent perdue. Déçue aussi de ne rien comprendre.
Jusqu’à ce qu’une petite silhouette traverse son potager.
Une tache légère et sautillante avec deux yeux flamboyants.
Les poils de Camille se dressent tout le long de son corps.
Elle a cependant un réflexe : éteindre la lampe de son rebord de fenêtre pour mieux examiner l’ombre filante.
La luminosité est telle qu’elle met peu de temps à le reconnaître : Maître Renard s’arrête et la regarde fixement.
Mais il n’est pas venu seul. Il a quelque chose qui pend de sa gueule.
Elle pense d’abord que c’est un petit que sa mère transporte. Mais c’est immobile.
Camille l’observe attentivement jusqu’à ce qu’elle comprenne :
une tête et une patte de chat débordent du museau du goupil.
La sidération lui glace le sang.
D’où provient ce bout de félin ?
Le renard vient du fond du jardin, dont le mur en pierre borde la départementale.
Sur-le-champ, lampe frontale enfilée, elle se dirige vers la paroi sombre, franchit le portillon et le découvre, à peine une dizaine de mètres plus loin : l’autre morceau du chat. La traînée de sang qui l’accompagne ne laisse guère de place au mystère ; le pauvre matou a été violemment percuté par une voiture puis a été tiré par le renard jusqu’au talus pour qu’il puisse se repaître de ses restes. Il y a des entrailles dispersées, une patte abandonnée, du poil arraché.
Plus loin, dans le fossé, sa lampe accroche une touffe blanche. Puis un collier rouge, un autre bleu. Et, surtout, elle le reconnaît tout de suite : le bandeau à fleurs Liberty de Chabada.
Cette nuit-là, Camille est incapable de dormir.
En revanche, elle réussit enfin à se reposer paisiblement le jour suivant. Comme ça ne lui est pas arrivé depuis plusieurs semaines.
Elle attend d’abord Terrence devant chez lui. Qui ne nie pas les enterrements. Depuis des années, il ramasse les chats sur la départementale, cherche leurs propriétaires lorsqu’ils portent un collier, puis inhume les autres dans la clairière.
— Vous pensiez que je les tuais ? demande-t-il.
Camille baisse les yeux, honteuse.
Elle ne ferme paisiblement ses paupières qu’après la diffusion de son témoignage en ligne où elle relate son expérience, photos à l’appui, les gestes silencieux de Terrence ainsi que le rôle du renard dans la dispersion des dépouilles.
Elle se sent à sa place.
Pleine de regrets d’avoir accusé un individu à tort. Le seul à avoir compris et à rendre hommage aux victimes.
Mais aussi pleine de fierté d’avoir découvert le vrai responsable de cette affaire et de l’avoir désigné.
Tout le monde voulait un homme à abattre. Même elle.
C’était bien plus commode que de reconnaître l’erreur commise durant le dernier conseil municipal, lorsque les ralentisseurs de la départementale avaient été refusés.
Leur immense erreur.
L’hécatombe de chats, c’était eux tous.
Le tueur de chats, c’était Croydon.
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À propos de ce texte
Ce texte appartient aux Chroniques Intimes, un ensemble d’écrits où les apparences mentent, où les souvenirs se fissurent et où les certitudes vacillent.
Je m’appelle Mathilde du Val. J’écris des histoires inspirées du réel et des thrillers psychologiques à lire et à écouter.
Une partie de cet univers se poursuit dans les lettres intimes. Tu y découvriras des nouvelles inédites, offertes, à lire et à écouter, ainsi que les coulisses de mon travail d’écriture.
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